RÉFLEXE POLITISTE: PAR auteurs

Robert N. Proctor est un historien et scientifique américain spécialisé dans l’histoire des sciences. Il se spécialise notamment dans le secteur de l’industrie qu’il analyse sous le prisme de la médecine et de la société. Diplômé d’Harvard en 1984, son parcours est marqué par un intérêt fort pour la biologie auquel il ajoute une dimension sociale. Il développe ainsi une double légitimité pour évoquer les rapports entre savoir, pouvoir et industrie et cherche, au travers de ses travaux, à dépasser la science « pure » pour l’introduire dans le débat public.

Dans son ouvrage intitulé Golden Holocaust, paru en 2014, Proctor analyse l’industrie de la cigarette qu’il qualifie « d’invention la plus dangereuse de nos civilisations ». Il cherche à rendre compte non seulement des effets d’une industrie de la mort organisée, mais aussi de l’élaboration et la diffusion du tabac. Il s’intéresse donc à la cigarette comme produit industriel et chimique néfaste, conçu et optimisé pour l’addiction. Ainsi, il développe l’idée selon laquelle cette industrie, consciente des dangers que représentent ses produits, continue délibérément de les vendre. 

Le livre, et l’enquête de de Proctor, s’appuient sur les « Tobacco documents », un ensemble de documents internes aux cigarettiers qui ont été déclassifiés. Il s’agit donc d’une source précieuse qui permet d’analyser en interne, l’élaboration et le développement de l’industrie du tabac, depuis l’invention de la cigarette dans les années 1830/1840, ses liens avec l’industrialisation de nos sociétés, jusqu’à sa conception actuelle. Il est important de retenir que ces rapports montrent que les industriels ont conscience des dangers du tabac et de la nicotine.

Son ouvrage montre que l’industrie du tabac, qui connaît la toxicité de son produit, cherche à retarder les restrictions juridiques. En effet, elle s’entoure de scientifiques « indépendants » pour élaborer des consensus scientifiques qui freinent les décisions politiques. Ainsi, des médecins et chercheurs financés, ont plaidé pour les vertus du tabac pendant longtemps, façonnant ainsi l’opinion publique. Dès lors, la consommation n’est pas tant un choix, une liberté individuelle, mais doit être questionnée du point de vue de l’emprise de l’industrie sur la société.

Proctor fait partie des théoriciens de l’agnotologie, la fabrique de l’ignorance, du doute. L’ignorance ne désigne alors pas uniquement le fait de ne pas savoir, mais aussi les processus qui amènent à un manque de savoir. Les industries du tabac cultivent par exemple le doute, produit des études contraires, s’entourent de professionnels pour s’ancrer profondément dans nos sociétés. Golden Holocaust est donc un exemple frappant de cette fabrique de l’ignorance, de l’entretien du flou pour noyer la masse. Il a cependant théorisé cette notion dès 2008 aux côtés de son épouse dans Agnotology : The Making and Unmaking of Ignorance, mais aussi dans Cancer Wars.

Avant même la parution de son Golden Holocaust, Proctor était la cible des industries de tabac. En effet, dès le début des années 2000, il s’est investi juridiquement en défendant des victimes de cancers liés à la consommation de tabac. Il devint alors l’un des premiers à témoigner, en tant qu’expert et historien contre les industries et le « consensus scientifique ».

Avant même la parution de son ouvrage, il a été attaqué en justice en 2010 par les industries qui voyaient d’un mauvais œil ce qu’il préparait. Il continue aujourd’hui de lutter contre la consommation de tabac organisé.