RÉFLEXE POLITISTE: note de recherche

Du 27 juin au 7 juillet 2023, suite à la mort de Nahel par un policier, des situations de violences urbaines ont eu lieu dans plus de 550 communes de France. Ces émeutes ont principalement touché des espaces classés quartiers prioritaires de la politique de la ville (QPV) cumulant des difficultés socio-économiques. Classés par l’Etat selon une géographie prioritaire, ces quartiers, qui regroupent 6 millions d’habitants, font l’objet d’une politique publique particulière : la Politique de la Ville. Ces émeutes de 2023 ont été le fait de 95% de jeunes hommes. Elles ont mis en lumière les discriminations ethnoraciales que vivent les jeunes de ces quartiers ainsi que les discriminations policières.  

Les chercheur-es ont montré que les QPV sont principalement des quartiers pauvres où les habitant-es sont victimes d’inégalités socio-économiques. C’est notamment le cas des problèmes matériels et des difficultés économiques des habitants des quartiers puisque la Politique de la ville est pensée aussi comme une politique de développement économique. La recherche a également montré que ce problème s’ancre dans une fragmentation socio-spatiale, d’exclusion des QPV. Cette fragmentation nous permet de penser les inégalités territoriales comme l’accès différencié aux soins, les inégalités d’accès aux biens urbains, etc. D’autres recherches sur les QPV ont souligné leur dimension ethnoraciale. En effet, ce sont historiquement des quartiers d’installation des populations migrantes, ou alors de descendant-es de populations qui ont migré au cours du XXe siècle. A cet égard, la Politique de la ville est la première politique où la France contrevient à son principe d’universalisme parce que dès le début la question de la ségrégation et des discriminations est présente et que cette politique est pensée pour un nombre limité de personnes. En effet, selon l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires (ANCT), la Politique de la ville vise « à réduire les inégalités de développement au sein des territoires urbains. Elle s’attache à restaurer l’égalité républicaine dans les quartiers les plus en difficulté en améliorant les conditions de vie de leurs habitants »1Site ANCT, dernière consultation le 20 avril 2025 (https://anct.gouv.fr/programmes-dispositifs/politique-de-la-ville). Cette politique émerge comme politique publique dans les années 1970 avec comme principaux leviers : la participation des habitant-es, une géographie prioritaire, des partenariats contractuels entre l’Etat et les collectivités, une mobilisation des politiques de droit commun pour les QPV et mobilisation des associations. Cette méthodologie s’exerce dans le cadre d’interventions sociales, économiques, urbaines et sécuritaires. 

Cette singularité est liée à son histoire : la Politique de la ville est étroitement liée aux émeutes. Elle est mise en place en réaction aux émeutes qui ponctuent de temps à autre ces quartiers. C’est aussi à la suite d’évènements médiatisés que des changements ont lieu dans cette politique. C’est notamment le cas suite aux émeutes de 2005 qui ont conduit le gouvernement Villepin à relancer les contrats locaux pour l’emploi. L’année suivante une loi sur l’égalité des chances voit aussi le jour et le pouvoir de la Haute autorité de lutte contre la discrimination et pour l’égalité est renforcé. Ainsi, suite aux émeutes de 2005, toute une réponse est apportée aux problèmes identifiés des QPV qui prennent place dans le cadre de la Politique de la ville. 

La réponse gouvernementale aux émeutes de 2023 

Or, c’est sur ce point que les émeutes de 2023 qui éclatent dans toute la France, se distinguent fortement des précédentes tant la réponse apportée, essentiellement de type sécuritaire, semble désajustée voire inexistante alors que l’ensemble de la littérature s’accorde à dire que les émeutes portent des revendications et qu’il est important de les relever. En effet, suite aux émeutes, le Conseil interministériel des villes, principal organe dirigeant de la Politique de la ville, est repoussé et seul un plan sécuritaire est médiatisé par le Gouvernement Borne en octobre 2023. Il apparaît donc, dans la communication, que ce sont principalement des mesures sécuritaires, recoupant avec le cadrage médiatique des émeutes, qui ont été mises en place. De même, le plan proposé par le gouvernement ne semble avoir été mis en place que partiellement. 

S’agissant du gouvernement, cette réponse s’explique aisément. D’une part, les scores électoraux de plus en plus élevés du RN ont entraîné une droitisation des gouvernements Macron, qui se manifeste ici par un alignement de l’action publique sur les préconisations de l’extrême droite. Par ailleurs, l’image de la Politique de la ville s’est démonétisée ce qui entraîne une baisse de mobilisation du gouvernement sur cette thématique notamment avec les mandats d’E. Macron. C’est ainsi que le 23 mai 2018, lors d’une cérémonie publique, E. Macron opposa une fin de non-recevoir au rapport et aux solutions prescrites par le rapport Borloo, fustigeant la Politique de la ville traditionnelle. A la place, le président de la République promeut une politique de la “start-up nation” dans les quartiers visant à favoriser l’emploi dans ces quartiers. Pour ce faire, le gouvernement favorise l’installation d’entreprises dans ces quartiers ainsi que le recrutement de personnes y vivant. 

L’importance des collectivités locales dans la politique de réponse aux émeutes 

Cependant, les Politiques de la Ville sont aussi le fait des collectivités territoriales, principalement les mairies/Établissements publics de coopérations intercommunales (EPCI). Les mairies/EPCI, grâce aux Contrats de ville, sont des acteurs centraux de la Politique de la Ville puisque chargés de sa mise en œuvre. Certains élu-es locaux ont d’ailleurs affirmé leur opposition aux mesures du gouvernement notamment dans le cadre du renouvellement des Contrats de ville en 20242Collectif d’élus de gauche, « Le Gouvernement Barnier a oublié les quartiers populaires », Libération, 3/10/2024.. C’est notamment le cas de la Maire de Strasbourg, J. Barseghian,  qui a déclaré lors du conseil municipal de septembre 2023 : « Strasbourg rejoint les associations d’élu·es mobilisées sur la question dans la demande d’une nouvelle Politique de la ville et de moyens supplémentaires pour faire face aux défis sociaux d’aujourd’hui et aux combats d’avenir que sont l’atténuation et l’adaptation au changement climatique »3Ordre du jour du conseil municipal du 25 septembre 2023, p.2.. Cette déclaration de la maire écologiste, qui intervient quelques mois avant la signature du Contrat de ville 2024-2030 pour le territoire de Strasbourg, laisse à penser que suite aux émeutes, des changements vont avoir lieu au sein du fonctionnement de la mairie sur les politiques concernant les QPV. 

Ainsi, suite aux émeutes, en fonction des couleurs politiques des collectivités territoriales des réponses différenciées ont été mises en œuvre. Si la mairie de Strasbourg a mis en avant une politique volontariste dans les QPV, notamment autour des questions de l’alimentation, ce ne fut pas le cas de toutes les mairies. Cette réponse ou absence de réponse des collectivités doit être replacée dans un contexte de baisse des budgets liées à la Politique de la ville. En effet,sur le budget pour 2025, les financement octroyées par l’Etat aux collectivités pour les politiques dans les quartiers ont baissé de 8% par rapport à 2024. Tout cela pose la question de l’égalité territoriale entre les habitant-es de ces différents quartiers. 

Une réponse qui s’inscrit dans une transformation structurelle des politiques sociales et plus particulièrement de la politique de la ville 

La réponse aux émeutes de 2023 s’inscrit dans une tendance au long court de l’action publique territoriale, ce que certains chercheurs ont appelé le gouvernement par la communauté. Dès 1996, N. Rose4N. Rose est un chercheur anglo-saxon qui a travaillé sur la gouvernementalité et les nouvelles techniques de gouvernement dans les politiques sociales.signale l’émergence de la communauté comme nouveau terrain d’exercice de la gouvernance dans lequel se redéfinit les relations entre l’Etat et les citoyens. La communauté est pensée comme transversale, c’est-à-dire que la communauté est comprise comme l’ensemble des personnes souhaitant créer du lien ensemble malgré leurs différences. Cette conception est particulièrement forte en France avec l’idéal de l’universalisme et les dénonciations communautaires. Ce mode de gouvernement vient travailler et toucher à l’intime des personnes. En travaillant sur les liens entre les personnes, la Politique de la ville aujourd’hui, comme d’autres politiques sociales, ne passe plus seulement par des leviers matériels mais aussi par des politiques agissant sur le lien, sur les sentiments et relations entre les habitants des QPV. Cet apport nous permet donc de penser les Politiques de la ville aujourd’hui à l’échelle du quartier et plus à celle du guichet. Ainsi, le gouvernement par les liens est un « mode de gouvernement profondément relationnel qui veut résoudre les problèmes sociaux en les abordant à la hauteur des liens entre des personnes physiques »5Linda HAAPAJARVI et all, « Introduction. Gouverner par les liens », Participations, 2023, n°36, p.13.. Cependant, les femmes sont plus visées par ces politiques puisque considérées notamment, dans une vision classique du « contrat sexuel » comme la « ménagère ». L’apport de ce paradigme nous permet d’envisager une transformation des Politiques de la ville et de nous intéresser à ces nouvelles pratiques.

Cette politique du lien s’inscrit également dans un nouvel environnement puisque les populations précaires, qui composent principalement les QPV, font de plus en plus l’objet de contrôle et de méfiance. Souhaitant intervenir de plus en plus dans l’intimité des citoyens par le gouvernement par l’intime, les autorités cherchent à transformer les pratiques des populations. Dans le cadre de l’alimentation, ceci est particulièrement visible. Historiquement, les autorités publiques ont cherché à domestiquer les classes populaires notamment en les éduquant à un usage considéré comme plus avisé de leurs budgets, notamment sur la question de l’alimentation. Cependant, aujourd’hui avec le tournant néolibéral, on observe toujours des politiques d’éducation, mais celles-ci visent à promouvoir un capital-santé et l’amélioration de soi par une meilleure alimentation. Le corps devient donc un capital à mobiliser. De même, certaines politiques publiques viennent essayer de transformer les comportements alimentaires des populations en général. Ces politiques se développent selon un paradoxe, celui de la liberté des individus à consommer ce qu’ils souhaitent et la volonté de prendre en compte les effets néfastes de l’alimentation d’un point de vue écologique et sanitaire. C’est pour cela que des politiques d’incitation et d’éducation se mettent en place. Cependant, ces politiques ne vont pas de soi et elles peuvent être réappropriées par les citoyens. 

Conclusion : Une réponse inadaptée reniant les principes de la Politique de la ville 

La Politique de la ville est une politique du long terme, des petits pas qui visent à lutter, avec des moyens réduits, vise à résorber de multiples inégalités que subissent certains de nos quartiers. Loin de l’image caricaturale charriant un imaginaire raciste opposant les moyens de la France des quartiers et la France périphérique, les politiques publiques essayent avec plus ou moins de succès et de volonté en fonction des territoires d’atteindre l’idéal d’égalité entre l’ensemble des citoyens. 

Comme le rappelle Luc Bronner dans son dernier ouvrage Le Miroir. Retour dans les banlieues françaises (2025) la Politique de la ville est une politique du temps long. Ses résultats ne peuvent s’évaluer qu’à l’échelle de plusieurs décennies et pas à l’échelle d’un mandat électoral ou d’une communication sur des évènements ponctuels. Ces émeutes trahissent une situation qui devient de plus en plus intenable, sans écoute réelle des problématiques de ces quartiers, c’est l’ambition même d’égalité républicaine qui s’effrite. 

Dès les années 1970, le rapport Peyrefitte, remis au président de la République Giscard D’Estaing pointait les inégalités et les problématiques de ces quartiers. Son constat peut être repris aujourd’hui pour conclure cette note : 

« Notre pays est traditionnellement une terre d’immigration. Ces hommes et ces femmes, venus de tous les horizons apportent leur force de travail. Les Français le savent. Pourtant il ne se passe pas de semaine sans que l’actualité, insidieusement, les présente comme responsable d’actes de violence. Il est plus rare qu’on fasse état des violences qu’ils peuvent subir. (…) Surtout, on chercherait en vain un quelconque facteur spécifique de nature ethnique pour expliquer les actes de violences qui peuvent être commis par les travailleurs immigrés. Si une spécificité existe, elle tient seulement au fait que le travailleur immigré cumule souvent tout ou majorité des handicaps dispersés sur l’ensemble de la population française. (…) Face à une poussée de violence, pour rassurer l’opinion et montrer une ferme détermination à maintenir l’ordre républicain, le Parlement vote en hâte des dispositions particulièrement énergiques. L’expérience montre que cette ‘’législation de panique’’ reste largement inappliquée. Notamment, parce que, passé l’événement, on hésite à bouleverser nos traditions juridiques en utilisant un texte circonstanciel. Celui-ci va alors rejoindre l’immense grenier des lois théoriquement en vigueur mais pratiquement endormies »6Extrait du rapport du Comité Peyrefitte, Réponse à la violence : rapport à M. le président de la République, 1977, cité dans BRONER LUC, Le Miroir. Retour dans les banlieues françaises, Paris : Seuil, 2025, p. 177-178. Comité Peyrefitte, 1977.