RÉFLEXE POLITISTE: Par auteurs

En 1926, Antonio Gramsci, intellectuel marxiste italien, est emprisonné par le régime fasciste. Durant sa détention, il rédige une trentaine de cahiers, couvrant un large éventail de thèmes : histoire italienne, fascisme, société civile, culture populaire et haute culture. Ces notes, parfois fragmentaires, constituent l’un des témoignages intellectuels majeurs du XXe siècle, malgré leur manque de cohérence systématique. 

Gramsci développe l’idée centrale selon laquelle la domination politique ne repose pas seulement sur la contrainte matérielle, mais aussi sur la diffusion d’un système de valeurs et de croyances. Les classes dominantes exercent un pouvoir symbolique qui façonne la manière dont les individus perçoivent le monde. Cette « hégémonie culturelle » permet à une classe sociale de maintenir sa suprématie en obtenant le consentement des dominés, plutôt qu’en se reposant uniquement sur la force. 

Selon Gramsci, l’hégémonie culturelle circule par des institutions qui paraissent neutres, mais qui diffusent les valeurs de la classe dominante. L’école, l’Église, les médias, les partis politiques, les syndicats ou encore le monde académique jouent un rôle décisif. Ces canaux transmettent des représentations du monde qui consolident l’ordre établi, en encourageant par exemple le nationalisme, l’individualisme ou le consumérisme. La domination s’exerce ainsi de manière discrète et diffuse. 

Gramsci insiste sur la fonction des intellectuels dans la production et la diffusion des idées. Les « intellectuels traditionnels », tels que les professeurs, journalistes ou écrivains, tendent souvent à renforcer la vision du monde des classes dominantes. Mais chaque classe sociale peut aussi produire ses propres « intellectuels organiques », directement liés à son expérience et à ses luttes. Ces derniers sont indispensables pour élaborer une contre-culture capable de contester l’hégémonie dominante

Plutôt qu’une insurrection brutale, Gramsci imagine une stratégie révolutionnaire fondée sur le long terme : la « révolution passive ». Celle-ci consiste à transformer progressivement la société en gagnant d’abord la bataille culturelle et idéologique, avant de conquérir le pouvoir politique. Le changement social ne se joue donc pas seulement sur le terrain économique ou institutionnel, mais aussi au niveau des mentalités, des représentations et des pratiques quotidiennes. 

L’apport majeur de Gramsci est d’avoir enrichi le marxisme en insistant sur la dimension culturelle de la domination et de l’émancipation. Sa réflexion dépasse la vision économique du conflit de classes, en montrant que la lutte se joue aussi dans la sphère des idées et des symboles. Cette relecture, élaborée dans les conditions les plus contraignantes de la prison, a profondément influencé la pensée politique du XXe siècle, des mouvements ouvriers aux théories critiques contemporaines.