RÉFLEXE POLITISTE: Par auteurs

Dans cet article, Jacques Lagroye nous invite à changer notre façon de voir les institutions. Selon lui, une institution n’existe pas seulement sur le papier (lois, règlements, organigrammes), mais aussi et surtout dans les pratiques quotidiennes de celles et ceux qui la font fonctionner. Longtemps, on a pensé qu’on pouvait comprendre une institution en lisant uniquement les textes qui la définissent, reléguant les acteur·ices au second plan. Lagroye rompt avec cette vision : une institution n’existe pas seulement grâce à des règles et des textes juridiques, mais aussi parce que des acteur·ices la font vivre.

Lagroye reprend une idée de Bourdieu : même si les institutions semblent anciennes, fixes et imposantes, elles ne “tiennent” vraiment que parce que des gens y mettent du temps, de l’énergie et de l’investissement personnel. Ce sont ces gestes quotidiens qui donnent vie à l’institution, redonnent du sens à ses règles et rites, et parfois les transforment un peu. C’est grâce à ces engagements que l’institution continue d’exister tout en évoluant.

Pour comprendre une institution, Lagroye pose une question simple : qu’est-ce que les acteur-ices y gagnent, et pourquoi y restent-iels ?

Les motivations ne sont pas seulement matérielles (salaire, statut). Elles sont aussi :

  • symboliques (reconnaissance, prestige),
  • morales (sentiment d’utilité, de servir une cause),
  • affectives (appartenance, relations humaines).

C’est le cas, par exemple, du militantisme associatif : on ne s’engage pas uniquement par calcul, mais aussi par conviction.

Lagroye refuse les explications trop simples : pour lui, les pratiques institutionnelles ne s’expliquent ni uniquement par la conscience de l’acteur·ice, ni uniquement par les contraintes sociales. Selon notre trajectoire (études, famille, expériences), certaines institutions nous paraissent “évidentes”, tandis que d’autres nous semblent beaucoup moins accessibles.

  • Parfois, l’adhésion est presque naturelle : l’habitus “colle” au rôle;
  • D’autres fois, on entre dans une institution un peu par hasard, et il faut alors apprendre les codes, s’adapter.

Pour Lagroye, ce qui importe, c’est la capacité d’un individu à assumer pleinement les attentes et responsabilités liées à son rôle au sein des institutions. Cela dépend notamment :

  • du plaisir à “bien faire”,
  • des dispositions sociales,
  • des bénéfices espérés (matériels, symboliques, moraux),
  • de la connaissance des règles et des marges de manœuvre.

Les rôles existent indépendamment des individu·es, comme celui de président de la République défini par la Constitution, mais ils ne prennent vraiment vie que lorsqu’une personne les incarne.

Lagroye insiste sur un point méthodologique clé : pour comprendre une institution, il faut observer les pratiques, pas seulement écouter les discours. Les discours sont souvent incomplets, reconstruits après coup. Les pratiques, elles, révèlent beaucoup plus clairement les véritables engagements et les logiques d’action.

D’après Lagroye, pour comprendre comment une institution vit : 

  • Il ne faut pas réduire les pratiques des acteur·ices aux seules contraintes sociales (structuralisme).
  • Il ne faut pas non plus expliquer ces pratiques uniquement par la recherche de gains ou d’avantages (utilitarisme).
  • On ne peut pas considérer les acteur·ices comme totalement libres, capables de créer entièrement les règles à partir de leurs interactions (ethnométhodologie interactionniste).

En résumé : les institutions prennent vie à travers des pratiques qui ne se réduisent jamais à une seule cause : elles sont le résultat d’un mélange complexe de motivations, d’habitus acquis et d’interactions.