L’actualité législative
La proposition de loi transpartisane portée par Guillaume Garrot, adoptée par l’Assemblée nationale le 7 mai 2025, entend répondre à un paradoxe devenu structurel : celui d’un pays fondateur de la Sécurité sociale où l’accès effectif aux soins primaires devient inégalitaire. En instaurant une régulation de l’installation des médecins libéraux, le texte vise à atténuer la concentration des professionnels dans les zones déjà attractives, et à corriger les déséquilibres d’offre entre territoires.
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Le désert médical, une étendue de terre inhabitée ?
La notion de « désert médical » s’est imposée dans le débat public comme un indicateur de rupture entre institutions sanitaires et populations. Si elle est souvent assimilée à la ruralité isolée, la réalité est plus complexe. Les quartiers populaires, les zones périurbaines ou certaines villes moyennes connaissent également une raréfaction de l’offre médicale. L’Île-de-France, région la plus dense et la plus riche, est paradoxalement devenue la première région sous-dotée du pays.
Ce phénomène tient à plusieurs dynamiques combinées : vieillissement de la profession, réticence des jeunes praticiens à exercer en libéral ou en solitaire, inégale attractivité des espaces géographiques. En 2024, plus de la moitié des communes étaient considérées comme médicalement sous-dotées.
Les outre-mer illustrent de manière extrême cette géographie inégalitaire : à Mayotte, on compte à peine 7 médecins libéraux pour 100 000 habitants. En Guyane, la moitié de la population vit dans une zone classée en déficit de professionnels de santé.
Au-delà des médecins : une dégradation systémique du service public
Le recul de l’offre de soins dans certains territoires est rarement isolé. Il s’inscrit dans une série de dégradations touchant les services publics essentiels, de l’école au guichet administratif. Il signale l’incapacité de l’Etat à assurer le même traitement pour chaque citoyen quelque soit son lieu de vie.
Par ailleurs, les déserts médicaux ne concernent pas uniquement les médecins généralistes. Cette pénurie a un effet d’entraînement sur les autres professionnels de santé, notamment les infirmiers libéraux ou les kinésithérapeutes, dont l’implantation dépend en partie de l’offre médicale. C’est l’ensemble du parcours de soin qui se dégrade, et avec lui, l’effectivité du droit à la santé.
Ce déséquilibre, renforcé par l’autonomie d’installation laissée aux professionnels libéraux, alimente une géographie du soin à deux vitesses, où les droits théoriquement garantis à chacun dépendent concrètement du code postal.
Soin inaccessible, agonie démocratique
Loin d’être un simple enjeu technique ou une crise sectorielle, la prolifération des déserts médicaux interroge le rapport concret des citoyens à l’État et, plus largement, au contrat social.
On parle de non-recours aux droits : une prestation universelle en théorie (par exemple l’accès à un médecin généraliste) devient conditionnée par des logiques territoriales et professionnelles échappant au contrôle démocratique.
Ces disparités nourrissent un sentiment de relégation, déjà documenté dans d’autres domaines où s’expriment des inégalités socio-spatiales : mobilité, école, logement… Certains territoires voient ainsi leur citoyenneté de plein exercice réduite, au profit d’une citoyenneté dégradée, de second plan. Le désert médical devient ainsi l’un des révélateurs spatiaux d’une démocratie à plusieurs vitesses.
Loin de se limiter à un indicateur sanitaire, la prolifération des déserts médicaux révèle une crise plus large des instruments de l’égalité républicaine. En cela, elle oblige à penser les politiques de santé comme des politiques de citoyenneté à part entière, où se joue l’effectivité même de l’appartenance politique.
Remplacer par ⇒ Les déserts médicaux ne relèvent pas seulement d’un problème d’organisation du soin. Ils disent quelque chose de plus profond : quand l’accès à la santé dépend du lieu d’habitation, c’est toute l’idée de bien commun et de citoyenneté égale qui vacille. Ils appellent ainsi à un changement de regard : penser les politiques de santé non pas simplement comme un domaine sectoriel, mais comme un pilier de l’architecture démocratique et de la justice territoriale.
Références
- Le Monde, “Réseau « France Santé » : la réponse encore floue du nouvel exécutif pour lutter contre les déserts médicaux”, 13 septembre 2025.
- Guillaume Garrot, proposition de loi (https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b0966_proposition-loi)
- Vie publique, Proposition de loi visant à lutter contre les déserts médicaux, d’initiative transpartisane (https://www.vie-publique.fr/loi/298457-deserts-medicaux-regulation-installation-medecins-proposition-loi-garot)
