RÉFLEXE POLITISTE: note de recherche
Transformer nos villes aujourd’hui : les apports de l’urbanisme sensible au genre
Penser la ville et son urbanisme ce n’est pas que penser l’architecture et la construction mais bien la façon dont la ville est utilisée par ses habitant·es. C’est donc un vrai travail sur la façon de faire société ensemble.
Dans l’ouvrage La ville quel genre ? L’espace public à l’épreuve du genre de E. Faure, E. Hernandez-Gonzalez et C. Luxembourg, recueil d’articles scientifiques sur la ville et le genre autour du monde, les auteures montrent que la ville moderne est pensée pour un homme de classe moyenne, jeune et dynamique. L’urbanisme même de nos villes exclut les minorités et les classes les plus précaires. Cependant, leur ouvrage s’attache à montrer que des expériences et initiatives ont lieu dans le monde entier dans l’objectif de transformer les villes et les manières de les vivre afin d’intégrer les contraintes de l’ensemble des citoyen·nes.
Parmi les manières de repenser la ville et son urbanisme, l’urbanisme sensible au genre est de plus en plus mis en avant que ce soit par les professionnel·les ou par les programmes scolaires au sein des écoles d’urbanisme. Également, le nombre de rapports, de thèses et d’évènements autour de cette notion est croissant. Les villes, qui ont des compétences d’urbanisme, s’emparent de plus en plus de ces questions. Cette conjoncture est la conséquence des crises sociales, économiques et politiques qui se multiplient et qui font émerger de nouvelles problématiques.
Cependant, il nous faut préciser d’emblée que, pour nous, l’urbanisme sensible au genre ne peut se réduire seulement à une approche genrée de l’urbanisme. C’est une approche intersectionnelle qui vise aussi à transformer la ville pour prendre en compte les enfants, les personnes âgées, les minorités et autres. Selon le Deuxième guide référentiel, Genre & espace1https://cdn.paris.fr/paris/2021/05/07/8b831f415696697839e6191f57f756ad.pdf de la ville de Paris , l’urbanisme sensible au genre se fonde sur quatre enjeux :
- Le « droit à la ville », notion développée par Henri Lefebvre dans les années 1960, désigne le fait que la ville est un espace de liberté et d’émancipation, ce qui passe par le fait de pouvoir donner son avis sur son aménagement, de se sentir “bien” dans la ville ;
- Le sentiment de sécurité, qui doit permettre à l’ensemble des citoyen·nes de se sentir en sécurité à n’importe quelle heure du jour et de la nuit ainsi que de permettre à chacun et chacune de s’approprier l’espace public ;
- L’empowerment qui doit permettre aux femmes de s’approprier des espaces qui sont considérés comme masculin, de s’engager politiquement et de se libérer des assignations de genre ;
- La coveillance, signifiant le fait d’être attentif et bienveillant envers les besoins des autres, doit mettre en place une atmosphère commune de sécurité car l’ensemble des habitant·es font ensemble et se protègent ensemble.
I. Le constat d’une nécessité de l’urbanisme sensible au genre
- Des villes faites par les hommes, pour les hommes
Historiquement, les villes sont faites par les hommes. Ce sont eux qui ont décidé de la forme qu’elles doivent avoir, des emplacements et autres. Par exemple, depuis la création du grand prix de l’urbanisme en 1989, seulement 5 femmes l’ont obtenu (2013 Paula Vigano ; 2016 Ariella Masbourgi ; 2020 Jacqueline Osty ; 2024 Claire Schorter ; 2025 Sabine Barles) contre 27 hommes. Cette absence de femmes aux postes stratégiques et de décisions de l’urbanisme contribue à une invisibilisation de celles-ci dans l’espace public. Selon Clara Greed, urbaniste et chercheure, cette absence n’est pas liée au manque de femmes dans ce métier, ni à leur manque d’ambition mais bien à différentes réalités sociales. Tout d’abord, elles doivent souvent abandonner leurs perspectives de carrière dès qu’elles ont des enfants, la charge mentale de la famille reposant encore pour une majeure partie sur leurs épaules. Aussi, l’auteure souligne la culture masculine de cette profession qui est un frein constant à la progression des femmes.
Ces villes ont été faites aussi pour les hommes. Un des exemples les plus concrets de ce phénomène est la place que prennent les hommes dans l’espace public2https://www.genre-et-ville.org/le-moniteur-dans-lespace-public-les-hommes-sont-souvent-majoritaires/. Cet espace monopolisé est même de plus en plus important à mesure que la nuit tombe. De plus, les espaces publics mis en place sont genrés. Par exemple, la création de city stade ou de lieux de musculations sont autant de lieux qui ne sont pas neutres et qui sont utilisés par des hommes. De même, 100% des femmes ont connu au moins une fois dans leur vie une situation de harcèlement sexiste et sexuel dans l’espace public, conduisant ainsi la majorité d’entre elles à adopter des comportements d’évitement dans l’espace public et à y rester moins longtemps que les hommes dû à un sentiment d’insécurité.
Par ailleurs, les villes ont souvent été pensées sur un modèle dichotomique. D’un côté les espaces économiques, notamment les zones industrielles, et de l’autre les espaces résidentiels. Chaque espace de la ville se spécialisant et des axes de communication reliaient les différents espaces. Aux Pays-Bas, par exemple, le modèle spatio-temporel associé à la famille traditionnelle, où l’homme était le soutien financier de la famille, prédominait dans la planification urbaine de l’après-guerre. La logique spatiale de la répartition des emplois industriels et commerciaux, des écoles, des magasins et des transports reposait sur le principe que quelqu’un restait à la maison pendant la journée3https://www.genre-et-ville.org/le-moniteur-dans-lespace-public-les-hommes-sont-souvent-majoritaires/.
Si les rôles sociaux ont évolué et que les villes ne sont plus adaptées aux sociétés actuelles, les femmes s’occupent toujours plus des tâches domestiques que les hommes. Cette réalité sociale conduit les femmes à avoir une circulation et un usage de la ville qu’il faut prendre en compte. Par exemple, le fait que les femmes soient plus dans une situation d’aidante vis-à-vis de leurs proches que les hommes les pousse à avoir des trajets différents de ceux des hommes. Ces trajets sont plus hachés, nombreux, dans des espaces différents de la ville (travail, école, différents lieux résidentiels…) avec des conditions différentes (poussettes, personnes à mobilité réduite…).
- Une inégalité aggravée par le réchauffement climatique
Le changement climatique modifie le rapport à la ville, mais est plus particulièrement violent pour les femmes, les enfants et les personnes âgées. Le genre et le changement climatique sont donc structurellement liés. Le Conseil des Montréalaises, instance consultative de la ville de Montréal, pointe 4 dimensions de vulnérabilité des femmes vis-à-vis du réchauffement climatique :
- Une grande vulnérabilité liée à une plus grande précarité économique, notamment liée au travail reproductif. Combinée à d’autres inégalités structurelles comme le racisme, cette précarité place les femmes dans une position marginale affectant négativement leurs conditions de vie et leur résilience devant la précarité économique.
- Durant les épisodes climatiques extrêmes et post-catastrophes, le fait que les femmes soient principalement dans des métiers du care, ou dans une situation d’aidante, entraîne une demande de soins à prodiguer plus importante et par conséquent, génère un stress supplémentaire.
- L’atteinte à la santé globale, notamment la santé mentale. Les études montrent que les événements extrêmes seraient intenses en raison de cette assignation au travail reproductif.
- L’augmentation des violences physiques, psychologiques et sexuelles envers les femmes lors d’évènements extrêmes.
Aujourd’hui, l’adaptation à la crise climatique constitue tout un pan des nouveaux projets d’urbanisme. Il faut donc prendre en compte d’un côté la crise climatique, mais aussi l’ensemble des enjeux liés au genre dans cette nouvelle forme d’urbanisme. Si cette affirmation peut sembler aller de soi, cela n’est pas le cas. Comme le montre Bruno Latour, philosophe et sociologue de la crise climatique, il y a une opposition constante des politiques écologiques et des politiques sociales.
II. Les principes de l’urbanisme sensible au genre
- Les grands principes de l’urbanisme sensible au genre
Les principes de l’urbanisme sensible au genre ont d’abord été portés à l’échelle européenne. En 1990, a été lancée la Charte européenne des femmes dans la Cité4https://www.habiter-autrement.org/22_sex/contributions-22/charte-femmes-dans-la-cite-fr.pdf qui part du constat de l’absence des femmes dans les instances de décision liées à l’aménagement. Cette charte affirme la mise en place de la parité dans ces instances.
Parité : les femmes comme les hommes doivent représenter 50% du panel
Mixité : les femmes et les hommes doivent représenter chacun entre 40 et 60% du panel
Ce premier dispositif a été complété en 2006 par la Charte européenne pour l’égalité entre les femmes et les hommes dans les politiques locales5https://www.haut-conseil-egalite.gouv.fr/stereotypes-et-roles-sociaux/zoom-sur/article/charte-europeenne-pour-l-egalite qui est aujourd’hui signée par plus de 174 collectivités territoriales.
Au niveau national, c’est la loi du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes qui impulse une dynamique. Parmi les articles de cette loi, plusieurs réaffirment le rôle central des collectivités pour atteindre l’égalité réelle. Par exemple, l’article 61 sur l’égalité réelle entre les femmes et les hommes prescrit aux collectivités territoriales et aux établissements publics de coopération intercommunale (EPCI) à fiscalité propre de plus de 20 000 habitants de présenter, préalablement aux débats sur le projet de budget, un rapport sur la situation en matière d’égalité entre les femmes et les hommes intéressant le fonctionnement de la collectivité, les politiques qu’elle mène sur son territoire et les orientations et programmes de nature à améliorer cette situation.
- Une approche intégrée dans l’urbanisme sensible au genre
L’approche intégrée – ou mainstream – de l’égalité consiste à mettre en place des mesures visant l’égalité dans l’ensemble des politiques publiques. C’est une politique transversale. L’urbanisme sensible au genre doit donc s’affirmer comme une méthode dans l’ensemble des politiques urbaines, qu’elles soient publiques ou privées.
III. Les solutions proposées par l’urbanisme sensible au genre
Pour permettre aux femmes ou aux minorités de rester dans l’espace public, de nombreux dispositifs existent afin de créer une atmosphère de sécurité adaptée aux besoins de ces publics.
- Les espaces permettant aux personnes de rester plus longtemps en extérieur
Afin d’occuper plus longtemps dans l’espace public, les personnes doivent disposer de lieux pour s’installer et rester. Ce sont des espaces intermédiaires entre les principaux pôles de vie des habitant·es (résidentiel, travail, activités extérieures…).
Notamment, le mobilier urbain doit être adapté afin de favoriser l’occupation de l’espace par les femmes et les minorités. Par exemple, une politique des bancs peut être mise en place afin de permettre aux habitant·es de rester dans l’espace public. Afin de permettre à toutes et tous de profiter de cette politique, il convient de construire des bancs différenciés : des bancs pour permettre l’allaitement, des bancs permettant aux personnes en situation de handicap de s’insérer au centre, des bancs à différentes hauteurs pour les personnes âgées, des bancs en cercle, etc. De même, le positionnement des bancs est important, afin de favoriser un sentiment de sécurité, il faut voir sans être vu, garder une certaine intimité tout en pouvant voir les alentours. C’est ce qu’a mis en place la ville de Strasbourg avec son plan banc depuis plusieurs années. Doit donc se mettre en place en extérieur des espaces chaleureux, permettant la convivialité et donc l’appropriation de l’espace public. C’est aussi un projet de société puisque cela renvoie à l’animation du territoire qui vise à faire vivre ensemble les habitant·es et donc à limiter la résidentialisation et l’individualisation de la société.
Aussi, pour permettre aux femmes de rester plus longtemps dans l’espace public, les toilettes sont importantes6https://www.urbislemag.fr/toilettes-enjeux-d-egalite-hommes-femmes-billet-568-urbis-le-mag.html. En effet, les toilettes permettent aux femmes de pouvoir rester le plus longtemps dans l’espace public puisqu’elles n’ont pas à rentrer chez elles pour des raisons physiologiques. Ce dispositif doit cependant être adapté à l’aune des travaux de l’urbanisme sensible au genre puisque mettre des toilettes pour hommes et femmes de la même taille ne suffit pas. En moyenne, les femmes passent 2 à 3 fois plus de temps aux toilettes que les hommes notamment à cause de l’attente qui est plus importante pour elles7http://eclairs.fr/wp-content/uploads/2012/06/ToilettespubliquesDamonDroitSocial.pdf. Cette statistique pose la question de l’égalité d’accès aux toilettes qui peut se poser de différentes manières :
- Une égalité de surface, qui est le modèle dominant en France aujourd’hui. Cependant une égalité de surface conduit à une inégalité de temps et d’accès puisque dans un même espace donné il est plus facile d’installer des urinoirs que des toilettes.
- Une égalité sur le nombre de toilettes ;
- Une égalité sur le temps d’attente estimé ;
- Des toilettes mixtes8https://revue-intersections.parisnanterre.fr/index.php/accueil/article/view/53/58.
L’ensemble de ces choix favorise ou non la place des femmes et de chacun dans l’espace public. Il en est de même du fait d’installer du mobilier pour bébé dans les toilettes pour femmes ou hommes.
Également, les infrastructures urbaines doivent être pensées à l’aune de l’urbanisme sensible au genre. En effet, les infrastructures de loisir comme les espaces sportifs sont aujourd’hui spécialisés, ils ont un but spécifique et unique qui sont principalement dévolus aux hommes : c’est notamment le cas des city-stade qui sont occupés presque exclusivement par des hommes. Afin de lutter contre ce phénomène, l’urbanisme sensible au genre préconise de ne plus spécifier les espaces, c’est-à-dire de permettre à ce que les infrastructures puissent être utilisées de plusieurs façons différentes pour que tout le monde puisse s’approprier l’espace. Par exemple, la ville de Rouen à mis en place des couloirs et des tracés spécifiques sur ses quais. Cette infrastructure permet la pratique de plusieurs activités comme la course, le roller, le vélo ou autre. L’expérience a montré que les femmes se sont appropriées cet espace en faisant du Roller Derby. Ces espaces sont donc à multiples usages que chacun peut adapter à son envie.
2. Créer une atmosphère sécurisante
La sensation de sécurité est importante pour que l’ensemble des habitant·es puisse s’approprier l’espace extérieur. Attention, cette idée ne reprend pas l’idée de l’insécurité prisée par l’extrême droite. Ici le propos est de dire que l’urbanisme contribue, entre autres, à créer le sentiment d’insécurité et qu’il faut que la ville puisse être un espace de déambulation en toute tranquillité. Par exemple, le fait d’éviter les petites ruelles sombres qui apparaissent comme des coupes-gorges est important pour éviter le sentiment d’insécurité.
Plus généralement, la visibilité et l’éclairage des villes sont importants pour favoriser une atmosphère sécurisante. L’idée générale est qu’il n’y ait pas d’espaces dans la nuit où une potentielle menace pourrait se tenir sans que l’on ne puisse la voir de loin. Mais certains espaces doivent être particulièrement bien éclairés comme les abris de bus, les parkings ou autres lieux d’attente. Cet impératif pour l’égalité de genre se heurte à l’impératif écologique et économique qui préconise de diminuer l’éclairage public. Cette problématique a notamment donné lieu à un important débat à Strasbourg.
Ce sentiment de sécurité peut cependant s’allier avec la transition écologique dans le cadre de la végétalisation des espaces. En effet, les politiques de végétalisation sont de plus en plus nombreuses dans les villes et donnent lieu à la création ou au réaménagement de plusieurs espaces : parcs, squares, espaces verts, etc. Cette végétalisation peut se faire selon les principes de l’urbanisme sensible au genre pour permettre aux personnes de s’approprier l’espace, en voyant tout en gardant une certaine intimité. Cela peut être fait grâce à des buissons ou des herbes hautes par exemple.
3. Une ville adaptée à tous les âges
Penser l’urbanisme sensible au genre c’est aussi penser la ville pour l’ensemble des âges : de l’enfance à la vieillesse, d’autant plus que ces deux tranches d’âges n’entrent pas dans les publics premiers pour qui la ville a été pensée.
Par exemple, la ville à taille d’enfants est un pan entier de l’urbanisme qui se développe depuis plusieurs années. Ce secteur promeut des mesures permettant aux enfants d’habiter la ville en toute sécurité, ainsi que de profiter d’espaces juste pour eux. Cela passe par la piétonisation des espaces autour des écoles ou espaces dévolus aux enfants, ou du moins par la fermeture de ces routes à des heures ponctuelles, mais aussi par la prise en compte de leurs caractéristiques dans les politiques publiques urbaines et d’aménagement. C’est également le développement d’espaces pour les enfants, et ce tout au long de leur enfance (espaces de jeux, parcs, activités, etc.). Parmi tous les dispositifs, les cours Oasis font partie des plus prisées par les grandes villes françaises (Paris, Strasbourg…). Ce projet de réaménagement des cours d’écoles vise à les végétaliser, à les rendre plus agréables et à les équiper de différentes structures à destination des enfants. Ces projets se doublent souvent d’une transformation des activités des plus jeunes au sein de leur cours notamment du point de vue du genre puisque 80% de l’espace est utilisé par 20% des enfants : notamment en raison des jeunes garçons qui jouent au foot. Cette construction de l’espace genré dès l’enfance a des conséquences concrètes sur l’ensemble des enfants. En effet, les filles intériorisent ainsi le fait de ne pas prendre de place dans l’espace public contrairement aux garçons qui apprennent à s’y imposer.
Conclusion
L’urbanisme sensible au genre est donc une manière de transformer nos espaces collectifs afin de repenser les rapports genrés entre les individus. Cette réflexion s’ancre dans d’autres publications de notre site touchant également au genre, comme la Budgétisation Sensible au Genre, qui visent à promouvoir une approche intégrée du genre dans l’ensemble des politiques publiques.
Le développement de l’urbanisme sensible au genre nécessite tout de même des connaissances techniques et théoriques importantes et donc un personnel compétent sur ces sujets. Cette inégalité de compétences entre les agent·es des administrations pose la question de la formation de ceux-ci mais aussi celle de l’inégalité territoriale en termes d’ingénierie.
