Comprendre les violences génocidaires- l’exemple du Rwanda

“On ne naît pas violent, on le devient”. C’est l’expression que le politiste Xavier Crettiez utilise pour mettre en perspective un ensemble de processus qui conduisent des individus à participer à des violences extrêmes. 

Les violences de masse, comme le génocide au Rwanda ou à Gaza, ne sont jamais de simples explosions d’instincts. Elles s’inscrivent dans des processus sociaux, politiques et historiques qui transforment progressivement des individu·es ordinaires en acteur·ices de violences.

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QU’EST-CE QU’UN GÉNOCIDE: 

Le terme “génocide” est conçu au lendemain de la Seconde Guerre mondiale par le juriste Raphael Lemkin afin de désigner un type particulier de violence de masse. Contrairement à un crime contre l’humanité, le génocide implique une intention de détruire de manière organisée, en tout ou partie, un groupe protégé par la Convention sur le génocide des Nations Unies adoptée en 1948, à savoir un groupe national, racial, ethnique ou religieux. 

SITUATION PRÉ-GÉNOCIDE 

Le génocide au Rwanda s’ancre dans la politique coloniale entreprise par les Belges au XIXe siècle. Avant l’arrivée des colonisateurs, les groupes sociaux Hutu et Tutsi ont en commun une langue et une religion. Ces groupes sociaux relèvent alors de statuts sociaux liés aux activités économiques : les chefs hutu s’occupent des terres et les chefs tutsi, eux, gèrent le bétail.

Seulement, en s’inspirant des thèses racistes des Européens qui qualifient les êtres humains selon leur apparence physique1On peut penser à l’Essai sur l’inégalité des races humaines d’Arthur de Gobineau paru en 1853 et édité en entier pour la première fois deux ans plus tard. Dans cet ouvrage très contesté, l’auteur établit une hierarchie entre les différentes “races humaines” blanche, jaune et noire. L’ouvrage est très critiqué pour ses faibles fondements scientifiques et pour les idéologies racistes qui s’en sont inspirées., les Belges vont réaliser des mesures anthropométriques non-scientifiques. Ces derniers vont en conclure que les Tutsi et les Hutu sont issus de deux ethnies différentes. Ainsi, les colonisateurs vont rigidifier et racialiser ces catégories sociales en donnant aux Tutsi un rôle dominant dans la société. Ces injustices provoquent un ressentiment profond chez les Hutu, dirigé envers les Tutsi. 

L’antagonisme né de cette hiérarchisation est exacerbé lors de l’indépendance du Rwanda dans les années 1960, marquée par un renversement du pouvoir qui échoit alors aux Hutu avec l’appui de la Belgique. 

QUE S’EST-IL PASSÉ AU RWANDA EN 1994 

Le 6 avril 1994, l’avion du président hutu Juvénal Habyarimana est abattu. En l’espace de quelques heures, des miliciens spécialement entraînés, des soldats et des gardes présidentiels commencent à faire un tour des portes des foyers avec des listes de cibles, qui comprennent toute personne, Hutu ou Tutsi, pas forcément issue des camps extrémistes. La violence est rapide, organisée et publique. Le génocide fera un million de victimes en l’espace de trois mois. 

Les massacres révèlent une forte porosité entre civil·e·s et militaires. En effet, la violence est exercée par des hommes et femmes ordinaires, ce qui rompt les liens sociaux et crée un choc durable. Dans les campagnes, la violence prend la forme de massacres de proximité effectués à la machette entre voisin·es. Ces participant·es, sans formation militaire, sont désigné·es par la politiste Lee Ann Fujii par le terme de “joiners”. Les motivations de ces individu·es ne sont pas uniquement réductibles à la haine ethnique. En effet, certain·es agissent par opportunisme, par pression du groupe, par conformité et protection de leur propre famille ou encore par peur des autorités locales. 

L’ETHNICITÉ COMME “SCRIPT” 

Afin de dépasser les analyses figées, Lee Ann Fujii propose de penser l’ethnicité comme un “script”. Dans ce scénario, un groupe est présenté comme menacé, un ennemi est désigné, et tuer devient progressivement un acte légitime, voire nécessaire. Les individu·es n’inventent pas la violence seuls, mais jouent un rôle dans une mise en scène politique et sociale plus large.

Ainsi, l’éthnicité ne doit pas être pensée comme une cause naturelle du génocide mais plutôt comme un processus dynamique. Elle est produite, renforcée et performée dans l’action violente elle-même. En tuant publiquement et collectivement, les acteur·ices contribuent à fabriquer les identités qu’ils prétendent défendre. Un génocide ne révèle pas des identités fixées, il les construit. 

Un génocide ne cesse pas avec la fin des massacres. Le mois prochain, nous aborderons un autre volet essentiel : les juridictions internationales et la manière dont les crimes génocidaires sont jugés.