Le GIEC est-il une institution efficace dans la lutte contre le réchauffement climatique ? 

Notre planète brûle. Les phénomènes climatiques sont de plus en plus intenses, les températures augmentent et les océans se réchauffent… Face à cette réalité, il est essentiel de comprendre précisément l’évolution du climat. Seulement, qui nous informe sur l’état de ce dérèglement?

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Créé en 1988 par le Programme pour l’environnement des Nations Unies (PNUE) et l’Organisation mondiale pour la santé (OMS), le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) a pour objectif de répondre à ces questionnements. Le GIEC enquête sur les enjeux liés au réchauffement climatique et sensibilise les États ainsi que le grand public. Il accomplit cette mission à travers la production de nombreux rapports, les décisions de ses groupes de travail et l’organisation de rencontres. 

CE QUE LE GIEC FAIT: 

Le Giec n’est pas un organisme de recherche : il ne produit pas de données scientifiques. Il constitue avant tout un lieu d’expertise qui synthétise, sans parti pris, de manière méthodique et objective les travaux menés sur le réchauffement climatique pour conduire à un consensus de la communauté scientifique. Il s’agit d’une expertise mise au service des décideurs du monde politique, mais aussi économique. 

L’essentiel des travaux du GIEC se traduit par la publication de rapports d’évaluation. A ce jour, six grands rapports ont été publiés depuis 1990. Outre ces grands raports, différents rapports « spéciaux » émergent de cette institution. 

COMMENT FONCTIONNE LE GIEC ? 

La gestion du GIEC est assurée par un bureau (36 membres) renouvelé après la sortie de chaque nouveau rapport d’évaluation. C’est lui qui qui organise le rapport et établit son plan. Sa première tâche est de faire appel à des auteurs. Pour le rapport 2014, 3000 candidatures ont été reçues. Ce succès a permis de renouveler les experts : plus de jeunes, plus de femmes et plus de représentants des pays émergents ; l’Afrique restant malheureusement sous-représentée. En d’autres termes, dans le processus de sélection des auteurs, le GIEC s’efforce de garantir une représentativité diversifiée des expertises dans les domaines scientifiques, techniques et socio-économiques. Ils veillent à maintenir un équilibre géographique et à assurer une contribution équitable des spécialistes des “pays en développement”, des pays développés ainsi que des pays en transition, tout en favorisant l’égalité hommes-femmes.

Ces experts sont ensuite divisés en trois groupes de travail internes: 

  1.  Le premier se concentre sur les bases scientifiques du climat et du changement climatique.
  2. Le deuxième examine les impacts du changement climatique, les stratégies d’adaptation et la vulnérabilité des humains et de la biodiversité.
  3. Le troisième étudie les moyens d’atténuer le changement climatique

LES LIMITES DE L’EFFICACITÉ DU GIEC:

Le GIEC, un organe jugé trop bureaucratique et trop lent.

Malheureusement, aujourd’hui on ne sait pas qui lit vraiment les rapports du GIEC. Le sixième fait de 10 000 pages soit l’équivalent de 20 blocs de feuilles A4.  Il faudrait 24 jours pour tout lire sans prendre aucune pause. C’est tout le paradoxe de cette institution : son succès tient à son institutionnalisation, mais c’est aussi ce qui la rend lente et bureaucratique. Comme le soulignent Thomas Stocker et Gian-Kasper Plattner, qui ont dirigé le cinquième rapport, « la charge de travail pour les scientifiques est devenue plus lourde après chaque cycle, au point que certains se demandent s’ils pourront continuer à participer»1Stocker Thomas;  Plattner Gian-Kasper. « Rethink IPCC Reports ». Comment Magazine, 2014, pp. 163. À cela s’ajoutent des critiques sur la forme même des rapports : trop globalisants, trop homogènes. Plusieurs chercheurs en sciences sociales reprochent au GIEC de produire une vision unique du climat, qui gomme les connaissances locales, culturelles et autochtones (James Ford2 Ford, James D;  Vanderbilt, Will;  Berrang-Ford,Lea.  « Authorship in IPCC AR5 and Its Implications for Content », 2011 pp. 201-213.). À cela s’ajoute une critique récurrente, résumée par Jean Jouzel, paléoclimatologue français et ancien vice-président du GIEC entre 2002 et 2015  : « Il nous est reproché de trop rechercher le consensus et, de ce fait, d’être un peu tièdes. »3Jouzel, Jean. Rapport du Ministère de l’Ecologie, du Développement durable et de l’Energie, 2013, pp.5.. Cette uniformisation du savoir crée une compréhension plate et fragile du changement climatique. D’où la nécessité d’ouvrir davantage le GIEC à d’autres disciplines (sociologues, politistes, anthropologues) pour que la science du climat parle aussi à… des sociétés humaines.

Une perte de crédibilité du GIEC fragilisé par les tensions géopolitiques. 

Est-ce qu’on peut encore dire que le GIEC est crédible, maintenant que les États-Unis ont décidé de ne plus participer à ses réunions? 

Fin février dernier, entre le 24 et le 28, le groupe de scientifiques s’est réuni en Chine pour faire adopter le rythme de publications de leurs travaux par les représentants mondiaux. Et pourtant, aucune délégation américaine n’était présente. Ce n’est pas un détail anodin : jusque-là, les États-Unis ont toujours eu un rôle central dans le fonctionnement du GIEC. Lors du sixième rapport, 74 auteurs sur 721 étaient américains (soit environ 10 % des contributeurs) . Or aujourd’hui, ce lien se fragilise. Sous Donald Trump, la Maison-Blanche est allée jusqu’à empêcher Katharine Calvin, co-présidente du Groupe 3 du GIEC et ancienne directrice scientifique de la NASA, de participer à la réunion. Son poste a été purement et simplement supprimé. Cette absence américaine n’est pas seulement symbolique : elle affaiblit la légitimité internationale du GIEC. Quand une puissance scientifique et économique majeure se retire, c’est tout le consensus mondial autour des rapports qui vacille.

Une nécessaire d’adaptation : 

Au vu de cette incapacité de lutter efficacement contre le réchauffement climatique, il est nécessaire que le GIEC se réforme. C’est un constat que partagent de nombreux experts. Les recommandations concernent plusieurs points: 

  1. la fréquence des rapports 
  2. leur portée 
  3. la diversité des participants 
  4. et le type d’informations évaluées (au niveau global ou régional)

Par exemple, Thomas Stocker et Gian-Kasper Plattner proposent d’étendre le cycle d’évaluation à huit ou dix ans, afin de mieux coordonner les groupes de travail et publier des rapports thématiques transversaux. À l’inverse, Arthur Petersen propose d’augmenter la fréquence des publications, avec un mécanisme de mise à jour en ligne pour répondre aux besoins continus des décideurs. Des propositions d’experts vont même encore plus loin. Mike Hulme soutient qu’il est nécessaire de dissoudre le GIEC et de créer trois entités spécialisées  De cette manière, on pourrait diversifier les acteurs en incluant les ONG, la société civile et le secteur privé. Selon lui :“Un seul groupe sous le contrôle exclusif des gouvernements ne peut pas fournir une évaluation exhaustive de toutes les connaissances sur le climat.”4Hulme, Mike; Zorita, Eduardo; Stocker Thomas F.  « IPCC : Cherish it, Tweak it or Scrap it ? », Nature, 463, 2010, pp. 730-732.

Conclusion :  

Ainsi, le GIEC peut avertir la communauté internationale sur les répercussions de l’absence d’action face à l’urgence climatique. Seulement, en aucun cas le GIEC ne peut remettre en question les mesures prises par les Etats. Alors même que l’objectif initial était de faciliter la compréhension du grand public sur les enjeux, le volume des rapports empêche cette réalisation. Il y a également trop d’espace dans le temps: il pourrait exister des rapports de taille plus réduite, axés sur des thèmes spécifiques et qui seraient publiés plus fréquemment. 

Le GIEC n’est donc pas exempt de limites, mais il demeure un acteur essentiel pour rassembler, structurer et diffuser l’état des connaissances scientifiques sur le climat, au service des décideurs comme du public. Ses travaux offrent une base scientifique solide sur laquelle s’appuient de nombreux partis écologistes. Même sans être au pouvoir, ces acteurs contribuent, grâce à ces analyses, à faire évoluer le débat public et à influencer l’agenda politique.