Qu’est-ce que le genre ?

Depuis plus de dix ans, une expression circule dans les débats politiques et médiatiques : la « théorie du genre ». Cette prétendue théorie serait enseignée à l’école, nierait les différences biologiques entre hommes et femmes, voire menacerait l’ordre social. Cette idée est née dans les cercles conservateurs, d’abord aux États-Unis, puis en Europe, où elle a été relayée par des figures d’extrême droite, des responsables religieux ou encore des mouvements anti-égalité. 

Problème : la théorie du genre n’existe pas. Il s’agit d’un fantasme politique, d’une étiquette polémique utilisée pour disqualifier des travaux universitaires rigoureux, souvent produits dans des disciplines comme la sociologie, l’anthropologie, l’histoire ou la philosophie.

Alors, de quoi parle-t-on réellement quand on parle de genre en sciences sociales ? Quelles réalités cherche-t-on à décrire, à analyser, à comprendre ?

En savoir plus

Genre et sexe : une distinction fondatrice

Simone de Beauvoir, en 1949, pose une phrase fondatrice : « On ne naît pas femme, on le devient ». Elle ouvre une brèche : être une femme ne se réduit pas à un fait biologique, mais relève d’une construction sociale. Autrement dit, le genre n’est pas ce que l’on est biologiquement, c’est ce que l’on apprend à être socialement.

Plus tard, cette intuition est précisée : le sexe renverrait au biologique (être femelle ou mâle), tandis que le genre désignerait les rôles, les comportements, les attentes qu’une société associe à ce sexe. En clair, le genre est un élément constitutif des rapports sociaux basé sur des différences perçues entre les sexes.

Être femme, c’est…Le genre n’est en ce sens pas qu’une simple différence : c’est un rapport social dans lequel les femmes sont dominées.

Et cette domination n’est pas un simple accident : elle repose sur des siècles d’habitudes, de stéréotypes, de récits. Par exemple, les représentations publicitaires montrent des femmes toujours en position subalterne : jamais tout à fait debout, jamais pleinement actives, souvent détournées du regard, comme si leur présence était toujours fragile. La publicité donne à voir une forme stylisée, presque ritualisée, d’une hiérarchie entre hommes et femmes, et elle rend cette représentation acceptable car elle paraît « naturelle ».

Une domination incorporée

La force du genre, c’est qu’il travaille les corps. Pierre Bourdieu parle de « violence symbolique » pour désigner une domination qui ne passe pas par la contrainte physique, mais par l’incorporation de normes sociales. Dès la naissance, on apprend à se tenir, à parler, à se mouvoir « comme une fille » ou « comme un garçon », souvent sans même s’en rendre compte. Par exemple, les jouets, les couleurs (rose pour les filles, bleu pour les garçons) et même la décoration des chambres orientent très tôt les enfants vers des comportements genrés. Sans qu’ils s’en rendent compte, ils apprennent à « être fille » ou « être garçon » selon ces normes, qui s’incorporent profondément dans leurs gestes et attitudes.

Les effets concrets des comportements genrés

Cet apprentissage différencié fait que certaines personnes se sentent plus légitimes que d’autres à prendre la parole, à occuper l’espace public, à prétendre à des positions de pouvoir. 

Si on prend pour exemple le monde politique, les normes de genre sont différemment valorisées. Le représentant politique idéal a été construit par et pour les hommes et leurs comportements, valeurs et normes qu’ils ont adopté selon leur éducation genrée. 

On le voit clairement en politique : les femmes élues sont plus souvent jugées sur leur apparence que sur leurs idées. On commente leur tenue, leur coiffure, leur manière de parler, là où les hommes sont jugés sur leur autorité ou leur stratégie. Une robe jugée « trop voyante », une voix « trop aiguë », un comportement « trop souriant » peuvent suffire à disqualifier symboliquement une femme politique. Cela est notamment arrivé en 2012 à Cécile Duflot alors ministre de l’Egalité à l’Assemblée nationale. Dans un espace historiquement masculin, leur légitimité reste toujours un peu à prouver, comme si elles occupaient un territoire qui n’était pas tout à fait le leur.

Pour compenser cela, beaucoup de femmes politiques adoptent ce que l’on pourrait considérés des traits associés à des hommes : un ton ferme, une posture assurée, une manière de parler directe, parfois un style vestimentaire épuré, plus neutre, voire masculinisé. C’est un dilemme : pour être prises au sérieux, elles doivent souvent renier les normes féminines attendues, mais cela peut aussi les faire passer pour « trop agressives » ou « pas assez empathiques », des reproches rarement adressés à leurs homologues masculins.

Le genre : un système de classement social

Le genre devient alors un principe de classement du monde : du masculin on attend l’activité, la force, la rationalité ; du féminin, la douceur, la retenue, le soin. Ce ne sont pas des faits biologiques, mais des rôles socialement prescrits et intériorisés.

En ce sens, le genre est politique : il structure les institutions, les comportements, les identités. Il permet de comprendre pourquoi, dans nos sociétés, les femmes continuent à réaliser l’essentiel du travail domestique, pourquoi certains métiers sont dits « féminins », pourquoi les hommes ont historiquement monopolisé le pouvoir politique ou religieux.

Ainsi, étudier le genre, ce n’est pas nier les réalités biologiques : c’est analyser ce que la société construit à partir du sexe, comment elle produit des normes, des rôles, des attentes… et comment ces normes peuvent être contestées. Le genre est donc un outil d’analyse critique, utilisé aussi bien pour comprendre les inégalités entre hommes et femmes que les expériences des personnes trans ou non-binaires, ou encore les injonctions à la virilité.