« Tout le monde n’a pas vocation à finir comme une prof de sociologie à Nanterre, moche, mal coiffée et aigrie. » Par cette phrase prononcée sur France Info le 16 avril 2026, puis publiée sur son compte X le lendemain, Sébastien Chenu – député et vice-président du RN – a suscité de nombreuses réactions1Source : https://www.humanite.fr/politique/le-billet-de-maurice-ulrich/finir-comme-une-prof-de-sociologie-a-nanterre-moche-mal-coiffee-et-aigrie-quand-le-rn-se-lache-elle-debusque-son-sexisme.
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L’attaque est évidemment sexiste. Elle mobilise des stéréotypes misogynes bien connus : la femme intellectuelle nécessairement frustrée et jugée peu attirante. Mais réduire cette sortie à une simple provocation sexiste serait passer à côté d’un autre aspect fondamental : le mépris assumé envers les sciences humaines et sociales (SHS), et plus largement envers les savoirs critiques – qui interrogent les idées reçues, les normes et les rapports de pouvoir dans la société.
Car derrière la caricature de « la prof de sociologie à Nanterre », ce ne sont pas seulement les intellectuelles qui sont visées : c’est toute une discipline, un univers intellectuel et une certaine conception du savoir.
Les sciences humaines et sociales comme cible politique
Depuis plusieurs années, les SHS sont devenues les cibles privilégiées d’une partie de la droite et de l’extrême droite2 Liberté pour les sciences sociales. (2024). Communications, (114), https://shs.cairn.info/revue-communications-2024-1?lang=fr.. De disciplines comme la sociologie ou les études de genre à des concepts tels que l’intersectionnalité, la décolonialité, ou encore la racialisation : ce sont autant de champs régulièrement accusés d’être « militants », « idéologiques », voire « anti-républicains ».
Le sociologue Éric Fassin parle à ce sujet d’« anti-intellectualisme » politique, un concept renvoyant à toute offensive dirigée contre certains savoirs jugés trop critiques, trop dérangeants ou incompatibles avec certaines visions idéologiques du monde3Fassin, Éric. Misère de l’anti-intellectualisme : du procès en wokisme au chantage à l’antisémitisme. Textuel, 2024..
Les universités deviennent alors des terrains de bataille symbolique : les notions de « wokisme » ou d’« islamo-gauchisme » – aux définitions floues et fortement politisées – servent souvent moins à décrire des réalités scientifiques précises qu’à délégitimer certains travaux de recherche voire, parfois, des disciplines entières.
Du discours idéologique à l’« anti-intellectualisme d’État »
Le problème dépasse toutefois les simples offensives médiatiques. Lorsque des responsables politiques – et notamment des membres de l’exécutif – cherchent à discréditer publiquement certains champs de recherche ou à exercer une pression sur les institutions universitaires, on quitte progressivement le terrain du discours idéologique pour entrer dans ce qu’Éric Fassin qualifie d’« anti-intellectualisme d’État »4Ibid.
L’exemple le plus emblématique reste sans doute celui de Frédérique Vidal. En février 2021, la ministre de l’Enseignement supérieure dénonçait sur CNews un « islamo-gauchisme » qui « gangrène la société ». Deux jours plus tard, à l’Assemblée nationale, elle confirmait la mise en place d’« un bilan de l’ensemble des recherches » en vue de « distinguer ce qui relève de la recherche académique et ce qui relève du militantisme et de l’opinion » ; une enquête qui ne sera finalement jamais menée5Le Nevé, Soazig. “Enquête sur « l’islamo-gauchisme » à l’université : histoire d’une vraie fausse annonce.” Le Monde, mars 2023..
L’épisode avait provoqué une vague d’inquiétudes dans le monde universitaire. Car derrière cette rhétorique se dessinait une question fondamentale : qui décide de ce qu’est une recherche légitime ? Et selon quels critères politiques ou idéologiques ?
D’autres épisodes ont renforcé ce sentiment de pression croissante sur les libertés académiques : menaces sur certains financements de recherche, interventions politiques dans la gouvernance de plusieurs universités ou grandes écoles, etc. On se souviendra ainsi de l’irruption de Gabriel Attal, alors Premier ministre, en plein conseil d’administration de Sciences Po le 13 mars 2024, à la suite d’une mobilisation pro-palestinienne d’une partie des étudiants, qui aurait dégénéré en acte antisémite envers une étudiante6 Beaud, Olivier. “L’intrusion de Gabriel Attal dans le conseil d’administration de Sciences Po est une flagrante violation de la liberté académique.” Le Monde, mars 2024..
Ce n’est donc pas seulement la liberté d’expression qui est en jeu, mais aussi les libertés académiques : la possibilité pour les chercheur·ses de produire, discuter et transmettre des savoirs sans être soumis à une validation idéologique du pouvoir politique.
Peut-on vraiment séparer le « savant » et le « politique » ?
Ces tensions ne sont pas nouvelles : Max Weber les analysait déjà dans Le Savant et le Politique en 1919. Weber montrait combien les rapports entre savoir et politique sont complexes, parfois conflictuels, mais impossibles à dissocier totalement7Weber, Max. Le Savant et le politique. 1919. Paris, Union Générale d’Éditions, 1963..
Car les sciences sociales travaillent précisément sur des objets profondément politiques : les rapports de pouvoir, les inégalités, les discriminations, les institutions ou encore les conflits sociaux. Prétendre qu’elles pourraient évoluer dans une neutralité absolue, totalement coupées du monde politique, relève largement de l’illusion.
Cela ne signifie pas pour autant que la recherche doive devenir partisane, mais plutôt qu’il faut reconnaître que les savoirs critiques entretiennent inévitablement un rapport avec le politique. Le véritable danger apparaît lorsque le pouvoir politique ne se contente plus de débattre avec ces savoirs, mais cherche à les délégitimer, à les surveiller ou à les faire taire8Bory, Anne. “L’impossible sérénité des sciences sociales.” Le Monde, 2 juillet 2024..
Et c’est précisément ce que révèlent, au-delà de la provocation médiatique, des déclarations comme celles de Sébastien Chenu : derrière la moquerie, c’est aussi l’idée même d’un savoir critique autonome qui se retrouve visée.
