« L’opinion publique n’existe pas1 Pierre Bourdieu, « L’opinion publique n’existe pas », Les Temps modernes, n°318, 1973, pp. 1292-1309 » (Pierre BOURDIEU)
Pourtant, les sondages sont partout. À chaque élection, ils remplissent les journaux, rythment les débats télé et influencent les prises de parole politiques. Mais que mesurent ils exactement ? Et peut-on vraiment s’y fier ?
Un sondage, c’est une tentative de connaître l’avis de toute une population… en interrogeant quelques centaines ou milliers de personnes. Pour que cela fonctionne, il faut que l’échantillon soit « représentatif » de la société. Cela veut dire qu’il doit ressembler à la population réelle en termes d’âge, de genre, de profession, etc. Mais ce modèle est imparfait : les instituts corrigent les résultats, en tenant compte du fait que certains sondés peuvent mentir ou ne pas voter comme ils l’affirment.
Problème : ces ajustements ne sont pas toujours transparents.
Mesure ou influence ?
Les sondages existent depuis les années 1930. Leur force, c’est qu’ils donnent des chiffres. Et souvent, dès qu’on voit un pourcentage, on a tendance à le croire. En politique, ils ont pris de plus en plus de place, surtout depuis que les élections tournent souvent autour de quelques figures. Les sondages font donc plus que mesurer l’opinion : ils participent au jeu politique.
Car un sondage peut influencer. Il peut démobiliser les électeurs (« mon candidat va perdre, donc je ne me déplace pas ») ou créer un effet d’entraînement ou de « vote utile » (« il est donné gagnant, alors je vote pour lui »). Il peut aussi inciter les partis à retirer un candidat mal placé. En clair, les sondages ont des effets, mais on ne sait jamais vraiment dans quel sens ils agissent.
Les sondages donnent une illusion de précision mais ils comportent une marge d’erreur souvent ignorée. Un candidat crédité de 52 % peut en réalité se situer entre 49 et 55 %. Si son adversaire est à 48 %, rien n’est joué.
Sonder l’opinion… ou construire une opinion ?
Pour toutes ces raisons, certains chercheurs ont voulu aller plus loin. C’est le cas de James Fishkin, qui a inventé un outil appelé « sondage délibératif ». L’idée est simple : on ne peut pas demander leur avis aux gens sans leur donner le temps de s’informer et de réfléchir. Dans une démocratie, l’opinion publique ne devrait pas être un simple chiffre. Elle devrait venir d’un échange, d’un débat.
Le sondage délibératif commence comme un sondage classique : on interroge un grand nombre de personnes tirées au sort sur un sujet précis. Puis on en invite une partie (200 à 300 personnes) à participer à un temps de discussion collective. Ces personnes se retrouvent dans un lieu neutre, rencontrent des experts, débattent entre elles en petits groupes, puis on leur repose les mêmes questions qu’au début.
Et souvent, leur opinion a changé : sur les questions économiques ou sociales, les réponses évoluent souvent vers plus de solidarité.
Ce type de sondage ne remplace pas les autres. Il coûte cher, il est complexe à organiser, et l’avis final des participants ne peut pas représenter à lui seul toute la population.
Mais il a une utilité : il montre ce que pourrait penser la population si elle avait eu le temps de s’informer et de débattre dans de bonnes conditions. C’est une manière plus exigeante, mais aussi plus démocratique, d’approcher l’opinion publique.
Alors faut-il délaisser les sondages ?
Les sondages sont des outils imparfaits, qui donnent une image partielle de l’opinion. Ils ne disent pas « ce que pense le peuple », mais seulement ce qu’un petit groupe a bien voulu répondre à une question posée d’une certaine façon, à un moment donné. Lire un sondage, c’est utile, mais à condition de garder un peu de recul.
Ressources :
- Hugo Touzet, Produire l’opinion. Une enquête sur le travail des sondeurs, Editions de l’EHESS, 2025.
