Le mouvement lycéen de 2026 – la place de la parole des jeunes dans notre société

Depuis plusieurs semaines, un mouvement lycéen, parti de Seine-Saint-Denis, prend de l’ampleur au point que le 2 octobre dernier, le gouvernement a décidé de fermer 400 lycées. 

À écouter les politiques et les grands médias, deux lectures dominent : d’un côté le mouvement, parce que porté par des lycéens, est associé à la fainéantise, les jeunes sautant sur l’occasion pour rater les cours. De l’autre l’expression d’un ras-le-bol légitime, prémisse d’un grand mouvement national. 

Cependant, les revendications des jeunes sont très concrètes et dépassent ces discours politiques, puisqu’ils réclament plus de moyens pour l’éducation nationale, des profs, des locaux et horaires décents et une réelle égalité des chances entre l’ensemble des lycéens français. Ces revendications rappellent d’ailleurs celles d’autres mouvements passés. En 1990 par exemple, les lycéens et les lycéennes se mobilisaient déjà contre les classes surchargées, le manque de professeurs et la vétusté des locaux.

Toujours stigmatisée et rarement considérée, la jeunesse occupe une place marginale dans la société. Le traitement médiatique de ce mouvement interroge ainsi sur la place accordée à la parole des jeunes dans l’espace public. 

Une société infantiste 

Selon l’historienne Manon Pignot (Les enfants, 2026), entre le XIXe siècle et le XXIe siècle, la place des enfants s’est transformée et nous sommes passés de jeunes présents dans l’ensemble de la société (usines, manifestations…) qui n’avaient pas de droits à une jeunesse protégée avec un certain nombre de droits. Cependant, cette ambition est contredite par la réalité, explique M. Pignot, lorsque l’on voit les 160 000 victimes par an d’inceste, la faible écoute des jeunes, etc1 Manon Pignot, Les enfants, une autre histoire de la France – XIXe-XXIe siècle, Paris, Tallandier, 2026 . 

En effet, notre société est, infantiste c’est-à-dire qu’elle produit un ensemble de préjugés, de stéréotypes, de discriminations et de violences systémiques exercés contre les enfants et les adolescents uniquement en raison de leur âge.

Sur ce point, il faut relever que la notion d’adolescence, en tant que catégorie d’âge, ne s’est développée qu’à partir du XIXe et XXe siècle sous l’effet de la mise en place de la scolarité obligatoire et l’allongement de la durée d’étude. Si auparavant le passage de l’enfance à l’âge adulte était direct, cette nouvelle période de transition a conduit à une plus grande stigmatisation de la jeunesse. En effet, l’adolescence est fréquemment associée à une période de crise et de rébellion.

Cette idée est justement reprise par les détracteurs du mouvement des lycéens qui remobilisent volontiers de nombreux clichés : les adolescents seraient violents, ils ne sauraient pas de quoi ils parlent, ils seraient juste paresseux. 

Cependant, ces faits sont contredits par la réalité. Par exemple, concernant les débordements dans le mouvement, sur les 400 établissements touchés, on compte une dizaine de lieux de violences qui sont pour la plupart le fait d’individus extérieurs au mouvement lycéen comme souligné par la préfecture de Nantes dans le cadre de l’incendie du lycée Nelson Mandela jeudi 1 octobre. 

Et les préjugés à l’égard des jeunes ne s’arrêtent pas là. L’infantisme est partout et touche tous les domaines en lien avec les jeunes. La culture des jeunes (mangas, rap, série etc) ne vaut pas celle des adultes. Leurs façons de parler, s’habiller, de se comporter sont vues comme des symptômes de déclin de la société. Mais ce discours n’est pas propre à la Gen Z, on observait le même à l’apparition des Beatles, du rock ou des bandes dessinées.

D’ailleurs, la jeunesse ne constitue pas un groupe social unique. Comme l’écrit Pierre Bourdieu : « la “jeunesse” n’est qu’un mot2 Pierre Bourdieu, « la “jeunesse” n’est qu’un mot » in Questions de sociologie, Paris, Les Editions de Minuit, 1984, pp. 142-154. ». Il ne s’agit pas d’une unité sociale, d’un groupe constitué doté d’intérêts communs. Il existe en réalité des jeunesses traversées par expériences différentes selon leurs appartenances sociales3 Gérard Mauger, « Unité et diversité de la jeunesse » in Gérard Mauger, René Bendit et Christian von Wolffersdorff (éds), Jeunesses et Sociétés. Perspectives de la Recherche en France et en Allemagne, Paris, Armand Colin, 1994, pp.21-49. . A ce titre, le traitement différencié réservé aux lycéens du mouvement selon qu’il s’agit de lycées de banlieues ou de lycées privilégiés de la capitale est évocateur.

Dans tous les cas, face à cette méfiance envers les jeunes, les dirigeants des dernières décennies ont essayé de mettre en place des dispositifs participatifs, pour intégrer davantage les jeunes, en espérant ainsi renouer avec ce qu’ils voyaient comme une jeunesse trouble à l’ordre social.

Les dispositifs d’écoute des jeunes en France 

Depuis plusieurs décennies, la France met en place des dispositifs pour permettre aux jeunes de prendre la parole et de participer à la vie publique. C’est le cas, par exemple, des conseils municipaux des enfants et des jeunes. Des associations comme l’Association nationale de la citoyenneté, de l’enfance et de la jeunesse (ANACEJ) se sont spécialisées dans ce domaine et accompagnent les acteurs locaux qui souhaitent développer de nouvelles formes de participation des jeunes.

Face aux revendications récentes des lycéens, le gouvernement a lui aussi choisi de miser sur le dialogue et la participation. En plus des mesures répressives, il a notamment lancé une plateforme en ligne permettant aux lycéens de faire remonter leurs revendications et leurs propositions.

Mais une question se pose alors : que deviennent ces revendications une fois qu’elles ont été exprimées ? Donner la parole ne suffit pas si cette parole n’est pas réellement prise en compte par ceux qui prennent les décisions.

C’est justement là que se trouve l’une des principales limites des dispositifs participatifs. Ces dernières années, plusieurs expériences, comme la Convention citoyenne pour le climat, ont donné aux citoyens l’occasion de formuler des propositions. Mais le sentiment que certaines de ces propositions n’ont pas été suffisamment suivies d’effets peut alimenter une forme de défiance. À quoi bon participer, en somme, si l’on a le sentiment que sa parole ne change rien ?

Un outil de délégitimation ?

Ces dispositifs participatifs doivent être remis dans le contexte actuel du mouvement lycéen. La réponse du Gouvernement a en effet atteint des niveaux de répression sans précédents, que ce soit par le nombre de mineurs arrêtés ou la brutalité de ces arrestations. Face à cette escalade répressive, les médias et discours dominants opposent les « bons » lycéens, raisonnables et pacifiques, aux « mauvais », incontrôlables et violents.

Or, cette rhétorique selon laquelle « il y d’autres moyens de se faire entendre », tiens difficilement. Face aux échecs répétés des dispositifs mis en place (manifestations pacifiques, pétitions réunissant des centaines de milliers de signatures, ou encore résultat des élections législatives ignorés par le Gouvernement), le choix de la violence apparait aux yeux de certains comme le seul levier d’action.

A cet égard, la mise en place par le Gouvernement d’une plateforme en ligne permettant aux lycéens de faire remonter leurs revendications peut être analysée comme un outil supplémentaire pour délégitimer tout autre forme de contestation.

Ressources :

  • Manon Pignot, Les enfants, une autre histoire de la France – XIXe-XXIe siècle, Paris, Tallandier, 2026.
  •  Pierre Bourdieu, « la “jeunesse” n’est qu’un mot » in Questions de sociologie, Paris, Les Editions de Minuit, 1984, pp. 142-154.
  • Gérard Mauger, « Unité et diversité de la jeunesse » in Gérard Mauger, René Bendit et Christian von Wolffersdorff (éds), Jeunesses et Sociétés. Perspectives de la Recherche en France et en Allemagne, Paris, Armand Colin, 1994, pp.21-49.