Les nazis convaincus, ceux qui portent l’uniforme, qui admirent Hitler sans complexe, nous arrangent bien. Ils nous arrangent bien parce qu’ils sont faciles à repérer. Ils nous permettent de croire que la collaboration est le fait d’individus radicalement différents de nous. Des fanatique, des traitres, des monstres. Sauf que la plupart des collaborateurs ne portaient ni costume kaki, ni brassard rouge et ne passaient pas leurs journées à crier « Heil Hitler ».
Dans Notre Salut d’Emmanuel Marre, le personnage principal n’est pas un nazi fanatique. Il croit à l’ordre, au travail, à l’autorité. Et surtout, il voit dans le régime de Vichy une opportunité de faire carrière, de trouver une place dans cette nouvelle société. Ce film pose une question qui continue de hanter la société française : à partir de quand on devient un collabo ? Quand on obéit ? Quand on profite ? Ou simplement quand on dit « oui » ?
Dès qu’on entre dans la France de 1940, la réponse se brouille très vite : entre la défaite militaire, l’Occupation allemande et le régime de Vichy, il n’y a pas un moment clair où l’on « devient collabo », mais une série de glissements, souvent invisibles sur le moment. En 1940, la France s’effondre en quelques semaines. La IIIe République disparaît et Pétain installe à Vichy l’« État français ». Au départ, le discours n’est pas celui de la collaboration, mais celui de la survie : cesser le combat, limiter les dégâts, gérer une défaite en instaurant un régime réactionnaire. C’est ce qu’on appelle la « Révolution nationale ». L’armistice avec l’Allemagne nazie ne ressemble donc pas encore à une alliance. C’est une capitulation.
Mais très vite, une nouvelle logique s’installe. En octobre 1940, la rencontre de Montoire entre Pétain et Hitler marque un tournant symbolique : « J’entre aujourd’hui dans la voie de la collaboration. » déclare Pétain. Le terme est posé, mais il cache des réalités très différentes. Pour certains dirigeants de Vichy, collaborer est une manière de préserver une marge de manœuvre face à l’occupant. Pour d’autres, c’est une opportunité politique. Pour d’autres encore, c’est, et ça doit être un choix idéologique assumé.
Quoiqu’il en soit, l’Allemagne n’a à aucun moment prévu de négocier et impose des conditions de plus en plus importantes. Une décision en entraîne une autre. Une concession rend la suivante plus acceptable. Un compromis devient une habitude. Et on sait aujourd’hui où ça nous a menés.
La collaboration est donc moins une grande décision unique qu’une accumulation de petites actions. C’est ce que Charles Lindblom appelle l’incrémentalisme1 Charles Lindblom, « The science of “muddling through” », Public Administration Review, 1959, Vol. 19, n°2, p. 79-88. . Les décisions ne sont jamais purement rationnelles et globales. Elles avancent par petits pas, en partant de l’existant, en évitant les ruptures, en ajustant plutôt qu’en renversant. Le changement vient moins d’un grand choix que d’une succession de micro-décisions qui, ensemble, finissent par produire un tout nouveau système.
Attention toutefois : tous les acteurs de l’époque ne se valent pas. Certains collaborationnistes adhèrent ouvertement au nazisme et défendent la victoire allemande. Ceux-là ne glissent pas vers la collaboration : ils la revendiquent. À l’autre extrémité, des millions de Français essaient simplement de survivre à la guerre. Entre les deux existe toute une gamme de situations beaucoup plus difficiles à classer. Il y a la collaboration d’État menée par Vichy. La collaboration économique menée par certaines grandes entreprises. Et toute une série de comportements quotidiens qui ne relèvent pas forcément d’une adhésion idéologique mais qui participent malgré tout au fonctionnement du système.
Cette diversité ne dit pas seulement qu’il existe plusieurs formes de collaboration. Elle montre surtout que l’on peut y entrer de manière très différente, et souvent progressivement. À force de “petits pas” et de compromis successifs, on finit par laisser passer des choses qu’on n’aurait probablement jamais acceptées d’un bloc.
C’est pour ça que la collaboration continue de nous mettre aussi mal à l’aise. Comme l’a montré l’historien Henry Rousso avec le concept de « syndrome de Vichy2 Henry Rousso, Le syndrome de Vichy : de 1944 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1987. », la France n’en a jamais vraiment fini avec cette histoire. Et ce n’est pas seulement parce qu’elle parle de guerre ou de politique. C’est parce qu’elle parle de gens ordinaires : des fonctionnaires, des commerçants, des patrons, des élus, des voisins. Des gens qui avaient une carrière, une famille, des intérêts, des convictions. Des gens qui, bien souvent, ne se voyaient pas eux-mêmes comme des collabos.
Alors on préfère parfois ne pas trop regarder, ne pas trop savoir ou se raconter que tout cela relève d’un passé qui ne nous concerne plus. Sauf que si.
Ressources :
- Charles Lindblom, « The science of “muddling through” », Public Administration Review, 1959, Vol. 19, n°2, p. 79-88.
- Henry Rousso, Le syndrome de Vichy : de 1944 à nos jours, Paris, Le Seuil, 1987.
