L’État et la promesse du contrat social – Des vitres cassées, mais qui encaissera les coups ?

« Cette petite grande âme venait de s’envoler. » Gavroche, affranchi, mis à terre, mais dont le souffle révolutionnaire ne s’est pas éteint. Des lycéens aux étudiants et aux travailleurs, samedi 17 octobre, les manifestants ont tenté de faire entendre leurs revendications face à une répression policière « sans retenue ». 

Cette manifestation intervient après plusieurs semaines de mobilisations sociales : blocus des lycées et des universités, grèves des travailleurs…Les premières mobilisations scolaires avaient émergé dès la rentrée dans les territoires d’outre-mer, notamment à Mayotte. Dans l’Hexagone, la contestation prend de l’ampleur à partir du 21 septembre à Créteil, puis dans les lycées des quartiers populaires, notamment en Seine-Saint-Denis dans le 93, avant de s’étendre aux établissements des grandes villes et aux universités. Aux lycéens et aux étudiants se joignent progressivement d’autres corps de métiers : des enseignants, des cheminots, des agents de la fonction publique, des salariés du privé ainsi que des anciens membres du mouvement des Gilets jaunes. 

Le 17 octobre concrétise la convergence de revendications jusqu’alors dispersées localement au cours des dernières semaines : manque de moyens dans l’éducation, dégradation des services publics, hausse du coût de la vie, faiblesse des salaires et inégalités sociales. Ainsi, cette journée marque une tentative de convergence des luttes, soit la volonté d’unir des mouvements aux revendications distinctes afin de renforcer leur rapport de force face au pouvoir et d’infléchir les décisions de ce dernier dans le sens de leurs revendications. Selon le politologue Jérôme Fourquet, cette convergence suppose que différentes catégories de la population se reconnaissent dans les combats des autres et s’y associent sans se limiter à une juxtaposition des colères. À quelques mois de l’élection présidentielle de 2027, cette mobilisation cherche à dépasser les revendications sectorielles pour peser sur les choix budgétaires et replacer les questions sociales et les politiques publiques à la première ligne de l’agenda politique.

Pourtant, un arrière-goût subsiste : si le feu a éclaté, les raisons qui ont mis le feu aux poudres n’ont pas été évincées. La répression policière s’est poursuivie, y compris dans des circonstances où la légitimité de l’usage de la force est questionnée. Des images de jeunes frappés, des adolescents mutilés de la main ou perdant l’usage d’un œil, ainsi que des manifestants nassés et gazés. Autant de violences dont la place dans le débat public semble bien moindre que celle accordée aux dégradations. Pourtant, ce “feu baldwinien”, cette colère accumulée face aux injustices ne semble pas s’essouffler ou perdre son sens malgré la répression.

À la suite de cette journée de manifestation, une allocution présidentielle intervient sans solutions concrètes proposées face aux maux et aux propositions de changements exposés. Les débordements seront lourdement sanctionnés et des discussions sont en cours concernant les solutions possibles. Cette allocation présidentielle demeure avant tout sans réponses assez claires et concrètes face aux revendications portées dans la rue du 17 octobre. Mais au-delà de cela, une indifférence se fait ressentir face aux colères générales exprimées. Cette réponse vide porte en elle une violence symbolique. Si cette notion revient dernièrement souvent dans le débat public, c’est en partie pour décrédibiliser la réelle violence ressentie chaque jour : elle ne serait qu’une théorie qui servirait à légitimer les casses de commerces. Pour autant, il est nécessaire d’observer la situation sous un angle politique. Le réel message de cette manifestation, au delà des vitres cassées, était une revendication simple : plus de justice sociale. Et à cette demande, une allocution froide et inactive : là est le coup adressé.

Une violence symbolique est définie par Pierre Bourdieu comme une forme de domination qui s’exerce sans nécessairement recourir à la force physique. Elle s’introduit par l’imposition de normes qui contribuent à faire apparaître comme légitime un ordre social pourtant inégalitaire. Des violences symboliques qui traversent les institutions, des tribunaux aux lits d’hôpital, jusqu’aux bancs des salles de classe, ou une allocution présidentielle sans annonce d’actions concrètes, après plusieurs semaines de protestations. Cette violence injustement imposée nourrit une nécessité de changement.

Cette contradiction interroge jusqu’aux fondements mêmes de la légitimité politique. Dans Du contrat social (1762), Jean-Jacques Rousseau conçoit l’autorité politique comme reposant sur un pacte entre citoyens libres et égaux dont les lois doivent exprimer la volonté générale et poursuivre l’intérêt commun.  Lorsque les institutions contribuent à reproduire les inégalités qu’elles devraient combattre, c’est la légitimité même de leur action qui se trouve questionnée. La violence institutionnelle apparaît comme une contradiction avec l’idéal du contrat social. Dans le sens où ceux qui devraient être protégés par les institutions se retrouvent à devoir lutter contre certaines de leurs pratiques pour faire valoir leurs droits. 

Et parmi ces violences symboliques, la plus flagrante ces dernières semaines est sans doute la répression policière « sans retenue ». Car si le silence du président est accablant, les coups portés par les policiers ont physiquement atteint un grand nombre de manifestants. Ces violences ne cessent d’être dénoncées mais leur gravité ne semble pas pleinement reconnue par le gouvernement. 

Des violences d’autant plus inacceptables lorsque l’on interroge leurs orientations. Si la répression policière s’est largement adressée à l’ensemble des manifestants ce samedi, replacée dans un contexte plus général, elle peut également être analysée à travers le prisme du racisme institutionnel. Ce concept rejoint les réflexions du sociologue Geoffroy de Lagasnerie sur la police et l’ordre social. Le racisme institutionnel au sein de la police désigne une forme de discrimination inscrite dans le fonctionnement même d’une institution produisant des traitements inégaux selon l’origine réelle ou supposée des individus. De surcroît, cette violence s’inscrit dans un contexte où la fenêtre d’Overton, c’est-à-dire, l’ensemble des idées et des discours considérés comme acceptables dans le débat public à un moment donné, semble s’élargir à des discours contribuant à banaliser des représentations discriminatoires. La répression policière, certes présente dans l’ensemble des manifestations, prend une signification particulière lorsqu’elle s’exerce avec brutalité contre des jeunes descendants de l’immigration. Car c’est en effet majoritairement à l’initiative de ces jeunes que le mouvement a débuté et c’est aussi à leur endroit que la violence policière s’est exercée le plus « sans retenue ». Ainsi, si une normalisation des discours haineux et racistes se diffuse dans les médias, ces discours peuvent se concrétiser dans des espaces où des violences sont déjà subies. Dès lors, ces violences, lorsqu’elles sont liées à de telles discriminations témoignent d’une injustice produite par une institution de l’État, dans un contexte où la fenêtre d’Overton semble s’être élargie aux discours discriminatoires.

Dès lors, l’usage d’armes de maintien de l’ordre aux effets mutilants contre une jeunesse et un ensemble de manifestants dénonçant une violence institutionnelle quotidienne interroge les fondements du contrat social : comment comprendre une telle répression de la part d’un État censé garantir les droits et la protection de ses citoyens ? Et en particulier envers sa jeunesse. 

Intervient ici la thèse du sociologue Max Weber pour qui l’État se caractérise par sa prétention au « monopole de la violence physique légitime». Il est ainsi la seule institution à pouvoir revendiquer l’usage légitime de la force sur un territoire donné. Toutefois, si le maintien de l’ordre relève de ses prérogatives, l’usage de la force quant à lui, doit répondre à des exigences de nécessité. Dès lors, lorsque la répression de mouvements sociaux entraîne des blessures graves, c’est la légitimité même de cette violence qui peut être interrogée, normalement limitée par un contrat social garantissant les droits et libertés fondamentaux des individus. Pourquoi porter atteinte aux manifestants par le biais des forces de l’ordre, pourquoi ajouter de nouveaux coups supplémentaires à ceux encaissés quotidiennement ? Il faut comprendre que toute la dimension politique des manifestions du 17 octobre prend sens à partir du moment où cette jeunesse a compris qu’elle était victime de ces violences et de ces inégalités sociales mais qu’elle décide de ne pas se laisser faire, et se voit à cet égard réprimée.  

Cette idée rejoint les réflexions de la politologue Fatima Ouassak sur les luttes des quartiers populaires, notamment dans La Puissance des mères (2020). Si la reconnaissance des violences et des injustices subies est essentielle, elle ne doit pas conduire à enfermer les personnes concernées dans leur statut de victimes. La dimension politique prend toute son ampleur lorsqu’elles s’organisent et se réapproprient leur pouvoir d’agir collectivement pour faire valoir leurs revendications. À travers les blocus et les manifestations, les jeunes refusent ainsi de subir les conditions qui leur sont imposées. Victimes d’une violence institutionnelle, ce statut est important, mais ils ne choisissent pas de s’y conformer. C’est précisément dans ce refus que se trouve le cœur des revendications politiques.

Car la répression grandissante semble se confronter à de nouvelles formes de résistance : si les coups sont encaissés, ils ne le sont plus individuellement, dans le sens où ils sont conscientisés à une échelle collective. De ce fait, face à l’intensification de la répression, on observe dans les manifestations de nombreuses solidarités. Dans les regroupements collectifs, les lycéens et les étudiants témoignent d’une volonté de se soutenir. Les liens collectifs unissent les militants et les protestataires de tous âges, malgré la répression. La violence institutionnelle vécue de manière inégale devient ainsi un point de soutien collectif. Car si quelque chose est frappant dans la mobilisation lycéenne, c’est bien son caractère égalitaire, avec des revendications pour de meilleures conditions de travail pour tous les lycéens et pour toutes les lycéennes, des exigences communes, reprises par la suite à une plus grande échelle.

C’est également la spontanéité de ces revendications qui nécessite d’être soulignée. Contrairement à des mobilisations traditionnellement organisées autour de structures syndicales ou d’assemblées générales, les premières contestations sont parties de difficultés directement vécues par les élèves sans organisation préalable. Des revendications simples et légitimes, mais le manque d’organisation politique affiliée à ces revendications a éveillé de nombreux soupçons sur la sincérité des revendications. Les protestations ont eu tendance à être présentées par les médias sous le prisme d’une instrumentalisation par d’autres forces politiques. Il s’agit de dépolitiser une jeunesse protestataire. Ainsi, ce mouvement étudiant permet d’aborder la science politique d’une nouvelle manière car il prouve qu’une jeunesse se politise dans ce cas avant tout en manifestant et en s’affranchissant d’une violence imposée et banalisée.  

En définitive, quand les violences institutionnelles, physiques ou symboliques, portent atteinte aux droits que l’État est censé garantir, le lien de confiance entre l’État et les citoyens est rompu. Dans Du contrat social, Jean-Jacques Rousseau fonde la légitimité politique sur la souveraineté du peuple et la recherche de l’intérêt général. Dans cette perspective, en refusant de subir les inégalités et les violences institutionnelles, les jeunes mobilisés revendiquent ainsi leur place dans la vie politique et leur droit de participer aux choix collectifs qui engagent leur avenir. À l’image de Gavroche, les affranchis se réapproprient une dignité bafouée par les inégalités et les discriminations, avançant unis dans l’espoir d’un avenir meilleur. Pourtant, la forte répression de ce mouvement porte atteinte aux libertés fondamentales des individus et leur inflige de nouveaux coups.

Ressources :

  • Sylvie Lecherbonnier et Eléa Pommiers, « Le mouvement lycéen, singulier et déjà historique, s’ancre sur le manque de moyens et les “ratés de la massification scolaire” », Le Monde, 5 octobre 2026.
  • Simon Barbarit, « Manifestations lycéennes : le gouvernement pointé du doigt pour sa gestion “sans retenue” du maintien de l’ordre », Public Sénat, 6 octobre 2026.
  • Carlotta Benvegnù, « Le mouvement qu’on n’attendait plus ! Notes sur la mobilisation lycéenne et la recomposition politique en cours », QG Décolonial, Substack, 7 octobre 2026.
  • Jérôme Fourquet,  « Manifestations du 17 octobre : “Tout se passe comme si une tradition émeutière s’installait” », Le Temps, 2026 ; « Qu’est-ce que la convergence des luttes? », Franceinfo, 9 avril 2018. 
  • Ibrahim Benaissa, « Pas de révolution sans les quartiers », entretien avec Fatima Ouassak, Blast, 2026.
  • Catherine Colliot-Thélène, « La violence n’est pas nécessairement “légitime” dès lors qu’elle est le fait de l’État », Le Monde, 19 février 2020.
  • Fatima Ouassak, La Puissance des mères. Pour un nouveau sujet révolutionnaire, La Découverte, 2020.
  • Jean-Jacques Rousseau, Du contrat social ou Principes du droit politique. 1762. Paris, Flammarion, coll. « GF », 2001.