Un des piliers de la sociologie de Pierre Bourdieu, et aujourd’hui de la sociologie en général, est sa théorie du capital. Construite dans son ouvrage La Distinction (1979)1BOURDIEU, Pierre. La Distinction : critique sociale du jugement. Paris : Les Éditions de Minuit, 1979. 670 p. Collection « Le sens commun ». ISBN 978-2-7073-0275-5 elle est l’aboutissement de ses recherches menées dès le début des années 1960.
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Par son étude de la réussite scolaire et des “pratiques culturelles”, le chercheur montre que les “classes sociales” ne disparaissent pas (en tant que réalités sociales désignées par cette expression). Leur dimension uniquement économique chez Marx reste déterminante mais s’y ajoute, selon Bourdieu et ses collègues, une dimension culturelle de plus en plus importante2Champagne, Patrick, and Olivier Christin. “Capital”. Pierre Bourdieu, Presses universitaires de Lyon, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pul.5145.
Le chercheur développe dans cette intention son modèle en trois dimensions de l’espace social. On peut tenter de comprendre ce concept comme la modélisation du positionnement des individu-es et des groupes dans la société. Pour cela, il utilise les trois principaux capitaux : économique, culturel et social. Il est possible d’utiliser d’autres types de capitaux pour cette modélisation en fonction de quel “sous-espace” de la société (champ chez Bourdieu) l’on veut étudier.
Le “capital” est ici à comprendre comme une “quantité” fluctuante de tout ce qui peut avoir de la valeur socialement : l’argent, le niveau de diplôme ou même la reconnaissance, …
Dans nos sociétés, les rapports sociaux sont d’abord fondés sur le volume global du capital dont les individu-es disposent (tous types confondus). On peut donc grossièrement distinguer à partir de cela des classes à fort volume de capital (classes dominantes) avec celles à faible volume (classes dominées) et entre deux une classe intermédiaire.
Dans un second temps, on peut distinguer la structure du capital, c’est-à-dire la part respective du capital économique et culturel chez les individu-es ou groupes sociaux. À partir de là, il est possible de distinguer des “fractions de classes”. On peut prendre comme exemple assez large l’opposition entre “bourgeoisie culturelle” (plus grand capital culturel qu’économique) et “bourgeoisie économique (plus grand capital économique que culturel).
Pour créer sa troisième dimension de l’espace social, Bourdieu prend en compte l’évolution dans le temps des deux premières propriétés, qu’on observe au sein de la trajectoire des individus puisque la possession de capitaux est une chose fluctuante.
Dans cette chronique, qui vise à vulgariser des concepts complexes et fruits de nombreux travaux, nous allons tenter d’expliquer les capitaux “principaux” chez Bourdieu que sont le capital culturel, économique et social. Il convient de mentionner que le concept de capital a été utilisé et développé pour recouvrir d’autres réalités de biens valorisés socialement, il existe donc notamment le capital politique, informationnel, bureaucratique,…
Le capital culturel:
Si le capital économique est le principe dominant de la hiérarchisation sociale dans les sociétés capitalistes, Pierre Bourdieu montre que le capital culturel, sous la forme du capital scolaire notamment, est l’autre principe fondamental de cette hiérarchisation dans les sociétés modernes3 Sapiro, Gisèle., et al. « C ». Dictionnaire international Bourdieu, CNRS Éditions, 2020. p.107-109. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/dictionnaire-international-bourdieu–9782271082039-page-99?lang=fr.. Les débuts de la conceptualisation de cette notion remontent à 1964, dans l’ouvrage intitulé Les Héritiers, Les étudiants et la culture que Pierre Bourdieu cosigne avec Jean-Claude Passeron. Ils présentent le rôle de ce qu’ils appellent alors “l’héritage culturel” dans la réussite et l’échec scolaire.
Autrement dit, les auteurs montrent que même en neutralisant le facteur économique, le système d’enseignement reste profondément inégalitaire, par le seul impact de ce qu’il valorise majoritairement : ce qui est culturel et non matériel ou économique4 Champagne, Patrick, and Olivier Christin. “Capital”. Pierre Bourdieu, Presses universitaires de Lyon, 2012, https://doi.org/10.4000/books.pul.5145.. Les inégalités en termes de réussite scolaire ne sont pas uniquement liées au capital économique des élèves (ou celui de leur parent), mais surtout à leur capital culturel – très lié au capital économique comme nous le verrons par la suite.
Bourdieu explique ce phénomène comme ceci : « Chaque famille transmet à ses enfants par des voies indirectes plutôt que directes, un certain capital culturel […]. L’héritage culturel qui diffère, sous les deux aspects, selon les classes sociales, est responsable de l’inégalité initiale des enfants devant l’épreuve scolaire et par là des taux inégaux de réussite ».
Pour tenter de comprendre davantage ce capital culturel, il est utile d’expliquer les trois modalités (ou “types”) qu’il peut prendre :
- L’état incorporé : le capital culturel est intériorisé par la personne sous forme de “dispositions durables” (ou “aptitudes”) intangibles, mais socialement valorisées. Par exemple, des capacités de réflexion correspondant aux attendus de l’université, où encore la capacité de s’exprimer dans un langage considéré comme soutenu. Ce capital étant lié à la personne qui le détient, il n’est donc pas instantanément transmissible et son accumulation demande un investissement personnel. Ceci lui donne les apparences de l’inné (le don) et les vertus de l’acquis (le mérite).
- L’état objectivé : les biens culturels (tableaux, instruments de musique, livres, etc.).
- Forme institutionnalisée : les titres et distinctions intellectuelles, notamment scolaires.
Si la mesure du capital économique est relativement simple, la monnaie constituant un quantificateur objectif, celle du capital culturel est plus complexe. En France, le niveau de diplôme est l’indicateur couramment utilisé, mais cela fait débat dans la littérature scientifique internationale.
La question classique et légitime que chacun peut se poser en lisant ces différents points de définition est : qu’est-ce qui détermine les biens et les aptitudes culturelles qui permettent à un individu-es d’être compris comme ayant un capital culturel important ?
Entre ici en compte la question de la légitimité (au sens que lui a donné Max Weber), puisque dans les sociétés socialement hiérarchisées et inégalitaires, toutes les pratiques culturelles ne se valent pas socialement. La notion de légitimité ne signifie pas que le sociologue évalue lui-même la valeur des pratiques et décrète si elles sont ou non « légitimes ». Son travail est de constater et d’enregistrer, comme un fait social, que la société n’estime pas de la même manière toutes les pratiques et que cette évaluation varie selon les sociétés et selon les époques. Ainsi les pratiques culturelles sont jugées et valorisées socialement au sein d’un continuum entre le « très légitime » et « l’illégitime ».
Nos sociétés se caractérisent ainsi par une lutte permanente pour la légitimité (c’est-à-dire pour la reconnaissance) entre des groupes sociaux en concurrence.
Le capital économique :
Sans lui avoir vraiment consacré de réflexion systématique, Pierre Bourdieu a porté un regard particulier sur le capital économique en le pensant comme une « forme de capital »5 Sapiro, Gisèle., et al. « C ». Dictionnaire international Bourdieu, CNRS Éditions, 2020. p.109-110. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/dictionnaire-international-bourdieu–9782271082039-page-99?lang=fr.et pas comme le seul facteur de la hiérarchie sociale. Le capital économique repose sur la possession de ressources matérielles (patrimoine immobilier et mobilier) qui sont par essence extérieures à leur propriétaire et donc plus facilement transmissibles que le capital « culturel » ou « social ».
Le capital économique, selon les sociétés, n’est pas l’objet de la même objectivation et de la même reconnaissance sociale. Dans des sociétés précapitalistes, il peut jouer un rôle bien moindre que l’honneur typiquement.
On touche ici quelque chose d’intéressant dans la théorie des capitaux : selon “le milieu/environnement social” (l’université, la scène politique,…) que Bourdieu appelle “champ” et selon l’époque, les différents types de capitaux n’auront pas la même importance dans la hiérarchisation sociale des individus et groupes.
De nombreux travaux 6 Bourdieu, Pierre. Contre-feux : propos pour servir à la résistance contre l’invasion néo-libérale. Paris, Liber-Raisons d’agir, 1998. Bourdieu, Pierre. Contre-feux 2 : pour un mouvement social européen. Paris, Raisons d’agir, 2001. François Denord, Paul Lagneau-Ymonet, Sylvain Thine. Le champ du pouvoir en France. Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 2011, 190 (5), pp.24. ⟨10.3917/arss.190.0024⟩. ⟨hal-03093702⟩ ont par exemple montré que la montée du “néolibéralisme”, qui représente une “révolution conservatrice”, a impliqué une domination plus importante du capital économique et financier au sein du champ du pouvoir. Dans le champ du pouvoir, les fractions (groupes d’individus) les plus riches en capital économique sont dominantes par rapport à celles qui reposent prioritairement sur le capital culturel.
Le capital social :
Bourdieu définit le capital social comme ceci : “somme de ressources, actuelles ou virtuelles qui reviennent à un individu ou à un groupe du fait qu’il possède un réseau durable de relations”7 Réponses. Pour une anthropologie réflexive (avec L. Wacquant), Paris, Seuil. .
Dans nos sociétés, les inégalités sociales proviennent en grande partie d’écarts de capital économique et culturel. Mais ce que le langage courant désigne comme “le réseau” ou “les relations” importe aussi. Il peut d’ailleurs servir de distinction entre des individus ayant un volume de capital économique et culturel comparable.
L’accumulation du capital social commence dans la famille, se poursuit et se fructifie par le passage dans des établissements scolaires, puis au sein de milieux professionnels voire amicaux. Le volume du capital social d’un individu dépend du nombre de positions qu’il occupe simultanément dans différents champs (“sous espace de la société”8Cette approximation étant mieux convaincante, se référer à la notice consacrée “champ” p. 126-129 du Dictionnaire international Bourdieu, de Sapiro, Gisèle., et al, CNRS Éditions, 2020) ainsi que de la position de ces champs dans la hiérarchie qui structure la classe dominante. Dit autrement, plus l’individu-e occupe des positions dans des “cercles” sociaux différents (clubs d’échecs, association politique, comité d’écriture d’un journal,…) et plus les endroits qu’il fréquente sont socialement valorisés/ considérés, plus il accumule de capital social.
Les différentes connexions qui constituent le capital social d’un individu lui permettent au final de décupler les rendements de ses ressources économiques et culturelles.
L’exemple type où le capital social importe souvent plus que ceux économique et culturel est l’obtention d’un stage. Une part importante des stages repose sur l’activation de réseaux relationnels, mobilisés soit par les parents du stagiaire, soit par le stagiaire lui-même au sein de la structure ou de l’établissement ciblé.
