Qu’est ce que le vigilantisme : le cas des voisins vigilants et le cas de Mayotte

Vous avez sûrement déjà vu un de ces deux panneaux aux abords des communes qui signalent que, dans cet endroit, les voisins sont vigilants. Mais saviez-vous qu’ils recouvrent pourtant deux dispositifs bien distincts ?

Source de l’image: Basta, Camille Brunel, 13 juillet 2021 Lien Basta

 

Source de l’image: Basta, Camille Brunel, 13 juillet 2021 Lien Basta

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Alors que l’un est un système dit de « Participation citoyenne » encadré par l’État, l’autre est en réalité un dispositif entièrement contrôlé par une entreprise privée. 

Derrière ce phénomène d’organisation de réseaux de voisins qui avertiraient la police lorsque des délits seraient commis dans un quartier, se profile une notion plus large : celle du vigilantisme.

Ce terme désigne des pratiques collectives et coercitives mises en œuvre par des acteurs non étatiques. Ces citoyenssouhaitent faire respecter certaines normes sociales ou juridiques tout en voulant appliquer la justice (Favarel-Garriges et Gayer)1 Gilles Favarel-Garrigues, Laurent Gayer. Violer la loi pour maintenir l’ordre. Politix, 2016, 2016/3 (115), pp.7 – 33. ⟨10.3917/pox.115.0007⟩. ⟨hal-03399734 . Dans les faits, cela peut rapidement conduire à cibler certaines populations, avec des dérives racistes et des formes de discrimination au faciès.

Historiquement, le vigilantisme trouve ses origines dans des contextes où l’État était absent ou considéré comme inefficace ou trop bureaucratique. C’était notamment le cas sur les fronts pionniers américains. Face à un afflux de population difficile à contrôler et un manque de forces de l’ordre, des groupes de citoyens ont été amenés à exercer eux-mêmes des fonctions étatiques. A l’époque, ces logiques s’inscrivent dans des logiques de contrôle social et racial. Dans une période où l’esclavage était légal, les citoyens blancs étaient mandatés pour surveiller et contrôler les populations esclaves. 

Aujourd’hui, le vigilantisme semble connaître une nouvelle jeunesse sous différentes dynamiques de néolibéralisme de l’État. Certains groupes ou initiatives citoyennes développent un sentiment de défiance vis-à-vis des autorités légales. Pour pallier à ce qu’ils perçoivent comme des défaillances de l’État, ils proposent une justice plus rapide, plus directe et plus expéditive. 

C’est le cas du dispositif développé par l’entreprise privée « Voisins vigilants et solidaires » (VVS)2 https://www.voisinsvigilants.org/ créée à Marseille par Thierry Chicha et Sébastien Arabasz. Largement inspiré des modèles anglo-saxons de surveillance de voisinage, ce système fonctionne à travers une plateforme qui va mettre en relation les habitants d’un même quartier. Sur son site internet en avril 2026, on peut lire que VSS couvre quatre millions de français et plus de 70 000 communautés de voisins. 

Cette entreprise privée entretient volontairement un flou avec le dispositif public. Dans le cadre de ce mécanisme étatique mis en place en 2011, une convention tripartite est mise en place entre le Maire, les forces de l’ordre et la Préfectures. Des réunions sont organisées pour informer les potentiels « citoyens vigilants », après quoi quelques référents sont choisis par les représentants des pouvoirs publics. Même si les référents peuvent à leur tour recruter de nouvelles personnes, il est clairement stipulé que ces cercles de surveillances ne doivent en aucun cas intervenir à la place des forces de l’ordre. 

Cependant ces pratiques, notamment privées, posent problème. Dans une forme d’héroïsation, les vigilants vont s’attaquer à toutes formes de déviances. Très vite, des groupes vont outrepasser leur rôle initial et vont faire bien plus que la police. Par exemple, certains en viennent à surveiller les comportements ordinaires comme le bruit et le rassemblement des jeunes dans le quartier. Par ailleurs, alors que le dispositif mis en place en relation avec l’Etat est gratuit, VVS est un dispositif payant : les panneaux estampillés voisins vigilants coûtent en moyenne entre 75 et 150 euros. De plus, lors de la procédure d’inscription pour devenir voisin vigilant, une quantité impressionnante d’informations personnelles est demandée et ensuite stockée. 

Il est intéressant de noter, que dans le cas des « voisins vigilants » de l’entreprise privée, le dispositif se développe majoritairement dans des espaces périurbains résidentiels ou le lien social entre les habitants est très faible. L’organisation de la surveillance peut répondre non seulement à une insécurité réelle comme les cambriolages, mais également à une tentative de recréer du lien social. Surveiller ou effectuer des rondes permet de se rencontrer et d’échanger avec d’autres personnes. Le sociologue Matthijs Gardenier, met en évidence ce phénomène à travers des entretiens menés à Montpellier et à Hénin-Beaumont3  Gardenier, Matthijs. « Les Voisins Vigilants : le sentiment d’insécurité peut-il recréer du lien social ? ». Sociétés, 2017/4 n° 138, 2017. p.53-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-societes-2017-4-page-53?lang=fr.

Le vigilantisme est donc un concept flou, polysémique et qui consiste à faire respecter l’ordre… en dehors du cadre légal. 

Le cas de Mayotte

Un autre cas particulièrement éclairant de ces dynamiques de vigilantisme contemporain se trouve à Mayotte. En 2016, des groupes de villageois se mobilisent dans le sud de l’île et organisent des opérations de « décasage », c’est-à-dire l’expulsion collective de centaines de personnes, majoritairement d’origine comorienne. Ces actions ont été menées par des collectifs locaux, notamment le Collectif de défense des intérêts de Mayotte (Codim), sous le regard parfois passif des forces de l’ordre. La politiste Clémentine Lehuger dans sa thèse dédiée à ce sujet, démontre qu’il s’agit pour les habitants de « faire le boulot de l’Etat » 4 Lehuger, Clémentine. « “Faire le boulot de l’État”. Pratiques de décasage et vigilance citoyenne à Mayotte ». Politique africaine, 2023/2 n° 170, 2023. p.141-168

Ces pratiques s’inscrivent dans un contexte très particulier. Mayotte est un territoire éloigné de la métropole, situé dans l’archipel des Comores. Sa départementalisation, en 2011, est tardive comparée aux autres territoires ultramarins. Elle s’inscrit dans une histoire coloniale complexe : alors que les Comores accèdent à l’indépendance en 1974, Mayotte choisit de rester française, ce qui continue d’alimenter des tensions politiques et migratoires dans la région. 

Dans ce contexte, la question migratoire occupe une place centrale. Elle constitue une grille de lecture dominante des problèmes sociaux de l’île, qu’il s’agisse de l’insécurité ou du mal-logement. Par exemple, la présence de bidonvilles est souvent attribuée à l’immigration clandestine, ce qui tend à invisibiliser d’autres facteurs structurels. Cette association entre immigration et insécurité nourrit un climat propice à l’émergence de mobilisations vigilantes.

Alors que le découpage administratif en communes ne correspond pas toujours aux réalités vécues, les collectifs s’appuient sur des logiques d’interconnaissance pour faciliter les opérations d’expulsion. Celles-ci sont parfois annoncées à l’avance par tracts ou messages publics, laissant aux personnes visées la possibilité de fuir avant la destruction de leurs habitations.

Ces pratiques, bien qu’illégales, ne sont pas totalement extérieures à l’État. Au contraire, elles s’inscrivent dans des relations ambivalentes avec les institutions. Les autorités locales peuvent tolérer ces actions, voire s’en servir comme d’un moyen indirect de gestion de l’ordre public. Les collectifs eux-mêmes adoptent les codes de l’action publique étatiques à travers la production de rapports, la mise en œuvre de discours médiatiques ainsi que la mise en avant d’une expertise du terrain.

Le cas de Mayotte met en lumière toute l’ambiguïté du vigilantisme : loin d’être une simple dérive marginale, il apparaît comme une forme d’action collective structurée, ancrée dans des contextes historiques, sociaux et politiques spécifiques, et étroitement imbriquée aux logiques étatiques qu’elle prétend pourtant suppléer.