On l’entend aujourd’hui partout : “Il faut plus de participation citoyenne !” Réunions publiques, budgets participatifs, plateformes de consultation… Le vocabulaire semble nouveau, presque à la mode. Pourtant, derrière ces expériences contemporaines se cache une longue histoire, faite d’espoirs révolutionnaires, de récupérations politiques, de moments de recul et de retours inattendus. Une histoire où s’entremêlent savoirs, mobilisations, institutions, sans jamais que les idées n’expliquent tout seules les pratiques.
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Les années 1960-70 : la première vague
La première vague contemporaine de revendications participatives commence en 1962, au cœur des mobilisations étudiantes américaines engagées dans la lutte pour les droits civiques. Cette génération rêve d’une démocratie plus vivante, moins soumise aux médias de masse, à la publicité, à la propagande politique. Leur “manifeste de Port Huron” dénonce l’apathie et l’indifférence citoyenne, accusées de laisser s’installer l’injustice. La démocratie participative n’est pas encore un mot d’ordre institutionnel : c’est un cri contre l’aliénation politique.
Les mouvements étudiants et les organisations pour les droits civiques expérimentent alors une démocratie très horizontale : décisions au consensus, refus de délégation, égalité stricte des voix. La sociologue Francesca Polletta soulignera plus tard que ces groupes ont démontré qu’il était possible de déjouer la loi d’airain de l’oligarchie qui, selon Robert Michels, condamne toute organisation à être accaparée par une minorité. Pour Polletta, cette démocratie interne fonctionne parce que ceux qui ont participé à la décision sont plus enclins à la soutenir et parce que nombre d’acteurs viennent d’églises protestantes habituées à débattre collectivement.
En Europe, la vague touche la gauche non communiste : en France, les Groupes d’action municipale (GAM) remportent des municipalités dès 1967 ; en Italie, les centres sociaux d’extrême gauche militent pour redonner pouvoir aux habitants. Mai 68 agit comme un catalyseur : prises de parole en entreprise, contestations des urbanistes et des ingénieurs, “luttes urbaines” contre des projets jugés imposés d’en haut.
Même le général de Gaulle s’empare du thème, mais en le dépolitisant : sous sa direction, la “participation” devient une affaire de partage des bénéfices dans l’entreprise, loin de l’idéal d’autogestion porté par les syndicats et expérimenté à l’usine Lip en 1973, lorsque les ouvriers reprennent eux-mêmes la production.
L’idéal de participation se diffuse alors dans de multiples milieux : mouvements environnementalistes, critiques de la technologie, éducation populaire. La création du ministère de l’écologie en 1972 institutionnalise même l’idée que les citoyens doivent être associés aux décisions environnementales.
Les années 1970 se terminent avec un paradoxe : la gauche arrive au pouvoir (municipalités en 1977, gouvernement en 1981), promet une “nouvelle citoyenneté”… mais abandonne finalement la loi qui devait la consacrer. La professionnalisation partisane enterre les ambitions participatives.
Les années 1980 : le grand recul
Puis vient un trou noir. Les années 1980 sont celles du tournant néolibéral et managérial : valorisation de l’élu-manager, affaiblissement des syndicats, individualisation du travail. Les discours sur la participation passent pour naïfs ou dépassés. Le développement durable, les luttes urbaines, la critique de la science… tout cela disparaît de l’agenda. La démocratie participative semble appartenir au passé.
Les années 1990-2000 : le retour en grâce
Et puis, soudain, au milieu des années 1990, la participation ressurgit. Pourquoi ? Parce que plusieurs signaux d’alerte convergent.
D’abord, un constat politique : la légitimité des représentants s’effrite, la participation électorale baisse, les conflits locaux sur l’environnement se multiplient. Des ingénieurs d’État eux-mêmes s’interrogent : comment continuer à gouverner comme avant ?
Ensuite, le niveau d’éducation augmente, et avec lui un rejet croissant de l’autorité verticale. Les citoyens n’acceptent plus que les décisions leur soient imposées.
Enfin, des acteurs internationaux propulsent l’idée :
- Le Sommet de la Terre de Rio (1992) fait de la participation un pilier du développement durable.
- La Banque mondiale en fait un outil de gouvernance pour contourner les gouvernements jugés corrompus.
- L’Union européenne, consciente de son déficit démocratique, institutionnalise les consultations et crée l’Initiative Citoyenne Européenne.
Parallèlement, les mouvements altermondialistes s’inspirent des expériences latino-américaines, notamment du budget participatif de Porto Alegre : jusqu’à 15 % du budget municipal débattu et voté par les habitants, avec pour objectif affiché la réduction des inégalités. Pendant dix ans, la ville devient le symbole mondial d’une démocratie locale renouvelée.
Dans les pays anglo-saxons, la diffusion du New Public Management va de pair avec la participation comme outil d’efficacité : consulter les usagers, non pour démocratiser, mais pour adapter l’action publique à leurs attentes. Une version plus “marketing” de la démocratie.
Et aujourd’hui ?
Depuis, la participation est devenue un marché : prestataires, consultants, experts, formations universitaires. Une petite nébuleuse professionnelle, quelques milliers d’acteurs tout au plus, vit désormais de l’organisation de débats publics, de concertations et d’ateliers citoyens.
Mais cette professionnalisation s’accompagne d’un risque, appelé tropisme procédural : on met en place des dispositifs, des méthodes, des outils… sans s’interroger sur leurs effets politiques réels.
Et pour cause : la participation influence rarement les décisions importantes. L’échelle d’Arnstein (1969) le montrait déjà : de la manipulation symbolique au pouvoir citoyen, la plupart des expériences se situent dans les niveaux intermédiaires, où l’on écoute les citoyens sans leur céder grand-chose. Résultat, beaucoup s’interrogent : pourquoi participer, si cela ne change presque rien ?
Les élus eux-mêmes oscillent entre promesses d’ouverture et pratique du pouvoir très vertical. Les associations et syndicats, parfois, voient la participation comme une concurrence : pourquoi la parole d’un novice vaudrait-elle autant que celle d’un expert ? Enfin, la participation demande du temps et des ressources que toutes les collectivités n’ont pas.
L’histoire de la démocratie participative n’est donc pas celle d’une marche triomphale. Au contraire, elle montre une tension constante :
- d’un côté, des forces qui cherchent à démocratiser l’action publique ;
- de l’autre, des forces qui renforcent la concentration du pouvoir et la fermeture décisionnelle.
Entre utopie, récupération, marché professionnel et aspirations citoyennes, la démocratie participative reste un projet inachevé, mais toujours réinventé.
Ressources
- Blondiaux, L. et Manin, B. (dir.) (2021). Le tournant délibératif de la démocratie. Presses de Sciences Po.
- Bacqué, M.-H. et Sintomer, Y. (dir.) (2011). La démocratie participative : Histoire et généalogie. La Découverte.
