La méritocratie : un mythe républicain ?

Le terme “méritocratie”, par son étymologie, fait un lien direct entre mérite et pouvoir. Tel qu’on l’entend aujourd’hui, la méritocratie est un idéal d’organisation sociale qui tend à promouvoir les individus en fonction de leur mérite : leur travail, les efforts qu’ils fournissent, etc.  La position sociale que l’on occuperait dans une société méritocratique ne serait donc dûe qu’à la réussite individuelle découlant des efforts de chacun.e .

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L’histoire de la méritocratie à la française

On retrouve l’idée de méritocratie dès la création des Etats modernes. Pour se développer, l’Etat moderne nécessite de sélectionner ses fonctionnaires sur la base des capacités et plus seulement sur celle des origines.  

La méritocratie, devient un des principes fondateurs de la République française, inscrite dès l’article 6 de la Déclaration de l’Homme et du Citoyen (1789). “Tous les citoyens, étant égaux à ses yeux, sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics, selon leur capacité et sans autre distinction que celle de leurs vertus et de leurs talents”.

La méritocratie : un idéal démocratique et libéral de justice

La méritocratie apparaît d’abord comme un principe démocratique. A l’inverse d’un régime aristocratique où on considère les personnes selon leurs ancêtres et leur titre, le système méritocratique ne prendrait en compte que le travail et les capacités individuelles. 

Cette idée est aussi à rapprocher du libéralisme qui promeut la libération de l’individu par le travail, ce qui impliquerait un changement de sa condition 

Cette promotion selon le mérite porterait aussi une certaine forme de justice : quoi de plus juste voire logique que de récompenser quelqu’un car c’est lui qui a le plus et le mieux travailler ? 

Le rôle déterminant de l’école

A la prise de ses fonctions en tant que ministre de l’Education nationale en 2022, Pap Ndiaye disait “ Je suis un pur produit de la méritocratie républicaine dont l’école est le pilier”. L’école de la République est au fondement de l’idéal méritocratique français. Parce qu’elle serait gratuite et obligatoire, chaque enfant recevrait la même éducation et donc les mêmes opportunités quelque soit son origine sociale : c’est “l’égalité des chances”.

Un mythe qui n’a jamais été une réalité

Si l’école républicaine commence sous la IIIe République, elle n’a jamais été méritocratique. Certes, ce régime à permis à la majorité des enfants d’accéder à l’instruction et pour certain à une certaine forme d’émancipation sociale. Cependant avant 1930, les lycées et collèges étaient payants et n’étaient donc fréquentés que quasi exclusivement par des enfants issus de la bourgeoisie. La plupart des autres enfants arrêtaient l’école à 12 ans. 

Aujourd’hui le système scolaire à certes changé, mais on ne peut toujours pas dire que l’école met sur un pied d’égalité tous les enfants pour la suite de leur vie. Se pose ainsi  la question des écoles privées. Si on considère que tous les enfants doivent avoir la même éducation dans un système se voulant égalitaire, les écoles privées peuvent apparaître comme des moyens de contourner ce fonctionnement.

L’école et la reproduction des inégalités sociales

Selon plusieurs rapports (OCDE, Cnesco, …) et de nombreux travaux sociologiques (ex : Lardeux & Tiberj, 2021), en France l’école ne permet pas de gommer les inégalités sociales mais au contraire les renforce. Selon le Cnesco, 18% des enfants issus des familles les moins aisées obtiennent un diplôme de l’enseignement supérieur contre 68% pour les enfants de cadres. 

Le lien entre origine sociale et résultat scolaire est particulièrement fort. Les savoirs valorisés à l’école font partie de ce que le sociologue P. Bourdieu appelle la “culture légitime” (littérature et musique classique par exemple) et la possession de cette culture est un “capital” socialement réparti selon le chercheur. C’est-à-dire que ces savoirs, cette culture spécifique, n’est pas celle de toute la société. La possibilité pour un enfant d’y être exposé dépend du milieu social duquel il est issu.

Un enfant issu d’une famille aisée est exposé dès le plus jeune âge à des comportements et compétences valorisées par le système scolaire et est encouragé et conseillé à suivre les parcours les plus prestigieux. Là où un enfant issu d’une famille défavorisée est plus rarement exposé à cette culture valorisée et a un accès beaucoup plus complexe à ne serait-ce que savoir quelle école est la plus prestigieuse.

L’accès aux grandes écoles : le cas le plus marquant

L’écart social est le plus impressionnant quand on s’intéresse aux grandes écoles. En 2023, 1% des admis à  à Polytechnique (grande école d’ingénieur) étaient des enfants d’ouvriers alors que les ouvriers représentent près de 20% de la population. La même année 80% des reçus étaient des enfants de cadres qui représentent eux aussi 20% de la population française.

On hérite davantage qu’on ne mérite

Même en allant au-delà des questions scolaires, l’origine sociale reste ultra déterminante dans le niveau de vie et le positionnement social auquel chacun peut prétendre. Que ce soit pour le niveau de vie en sortie d’étude, mais surtout pour l’accès à la propriété qui plus le temps passe est complexe à atteindre sans en avoir hérité.“La part de la fortune héritée dans le patrimoine total représente 60% contre 35% au début des années 1970” (rapport d’information de l’Assemblée Nationale sur la fiscalité et le patrimoine – 27/09/2023). 

La fin d’un idéal ?

Remettre en question l’idéal méritocratique est pour beaucoup dérangeant. Cela interroge l’idée que chacun serait complètement maître de son destin, que chaque personne qui travaillerait très dur pourrait atteindre ce pourquoi il se donne les moyens.

Si de nombreuses politiques tentent de corriger les inégalités sociales et qu’on a tous en tête des exemples de personnes ayant réussi à “s’élever socialement”, on ne peut pourtant pas considérer être dans une société méritocratique car ces exemples sont des exceptions du système.

Tenter de comparer idéal et réalité permet aussi de confronter l’argument politique de la responsabilité individuelle. En effet, quand on remet en question cet l’idéal méritocratique de justice en le comparant aux faits. On comprend que chacun n’est pas entièrement responsable de son sort mais grandement déterminé par des structures sociales préexistantes, les personnes qui subissent en majorité ces structures deviennent ainsi en droit de demander des changements politiques et sociaux pour mettre fin à ces inégalités. 

Montrer que la méritocratie reste aujourd’hui un idéal et non pas un fait permet de montrer que les discours politiques sur la responsabilité individuelle sont limités. En effet, chacun n’est pas entièrement responsable de sa condition : la société influe sur chacun d’entre nous. Les individus gardent des marges de manœuvres mais dans un cadre et avec des règles d’un jeu de société qui est en quelque sorte déjà pipé.